USA : Avant cette nuit, un sondeur donnait Trump gagnant

Chaque jour, jusqu’à la présidentielle américaine, « Libération » interroge un(e) citoyen(ne) des Etats-Unis. Pour le dernier épisode de notre série, le politologue Arie Kapteyn explique les résultats de son sondage original, qui donnait lundi Donald Trump en tête.
Arie Kapteyn, professeur d’économie à l’University of Southern California (Los Angeles), est l’un des trois experts derrière le sondage national USC Dornsife-Los Angeles Times pour l’élection présidentielle. Sondage qui a la particularité d’avoir souvent donné Donald Trump gagnant, à contre-courant de nombreuses enquêtes nationales. Le dernier, daté de lundi, donnait le républicain en tête avec 3,2 points d’avance sur la démocrate (46,8/43,6). En 2012, il avait été au plus près du score d’Obama.

Quelle est votre méthodologie ?
Nos sondés répondent sur Internet et nous fournissons des tablettes connectées pour ceux qui ne sont pas équipés. Nous recrutons nos sondés au hasard dans tout le pays. Une fois qu’ils acceptent, nous les payons pour répondre à nos études. Une fois par semaine, ils doivent se connecter sur le site et répondre jusqu’à cinq questions, et nous leur donnons 2 dollars à chaque fois. Il y a les gens du lundi, ceux du mardi, etc. Tous les jours, donc, un septième du nombre total de nos sondés répond à nos questions. Quotidiennement, entre 400 et 500 personnes se connectent et nous disent pour qui ils vont voter.

En quoi votre méthodologie diffère-t-elle des autres sondages ?
Il n’y en a pas beaucoup qui sondent via Internet. Mais ceux qui le font ne fournissent pas les équipements - je crois que nous sommes les seuls à le faire. Nous ne voulons pas exclure certains groupes sociaux : comme vous pouvez l’imaginer, les gens qui n’ont pas accès à Internet ont généralement de faibles revenus, sont moins éduqués et plus âgés. La plupart des sondages se font par téléphone. Donc si vous êtes pro-Trump et que vous recevez un appel de quelqu’un que vous pensez être un pro-Clinton, vous pouvez hésiter à donner une réponse honnête, et réciproquement. Avec notre sondage en ligne, ils sont face à eux-mêmes. Ça peut être l’une des raisons qui rendent nos résultats un peu différents. Une autre chose qui diffère dans notre méthodologie, c’est que dans les sondages traditionnels, on demande aux gens s’ils sont des « électeurs potentiels » ou non. Le problème, c’est que les gens ne savent pas forcément ce qu’ils vont faire. D’autres modèles demandent, par exemple, s’ils ont voté aux élections précédentes. Nous, nous faisons différemment : nous leur demandons quel est le pourcentage de probabilité qu’ils votent aux élections de novembre. S’ils nous répondent 20%, on pondère la réponse à 20%. Ou à 100% s’ils nous disent qu’ils sont sûrs de voter. Nous avions trouvé cette méthode très efficace en 2012.

Pourquoi pensez-vous que votre méthodologie est la meilleure ?
Certains aspects rendent notre sondage différent des autres, mais je ne prétends pas que notre méthodologie est la meilleure. Notre équipe est composée de scientifiques : les sondages électoraux ne sont pas notre gagne-pain, on fait plein d’autres choses. Il y a quatre ans, ça a très bien marché, alors on a décidé de recommencer. A la différence des autres sondages, nos données sont disponibles au jour le jour, donc n’importe qui peut les utiliser et jouer avec. Beaucoup de gens l’ont fait, d’ailleurs. Un journaliste du New York Times a écrit que ce que nous faisions était le résultat d’acrobaties sondagières et n’était pas fiable. Mais la chose la plus importante, à mes yeux, est que l’on a été transparent sur ce que nous avons fait. Notre particularité a été de pondérer également les intentions de vote des sondés : ils donnent leur préférence, avec un pourcentage de probabilité dans leur choix. Ils peuvent dire, par exemple, qu’ils sont à 25% pour un candidat et à 75% pour un autre. On permet aux gens d’exprimer leur incertitude, et ça me semble pertinent.

Comment comprenez-vous les critiques sur votre sondage, sachant qu’en plus, en 2012, vous étiez les plus proches des résultats ?
Je n’ai pas de problème avec les critiques. Je suis un scientifique, donc je m’intéresse plus à l’expérience elle-même, son fonctionnement, et comment l’améliorer. Bien sûr j’adore avoir raison, mais d’un certain côté, ça importe peu. La vraie question, c’est : y a-t-il une meilleure méthode ? Ça ne me fait ni chaud ni froid que le camp Trump dise qu’il est très content [des résultats du sondage, ndlr]. Notre seul objectif est de tenter d’améliorer les pratiques des sondages, à long terme.

Est-ce que ça vous rend nerveux que votre sondage soit l’un des rares qui a régulièrement placé Trump devant Clinton ?
Pas vraiment. Il y a toujours des raisons d’être nerveux, parce qu’on se demande toujours si on s’est trompé quelque part. Si à terme, on a tort, tant pis ! Nous apprendrons toujours quelque chose. Honnêtement, je serais surpris que les résultats des élections collent parfaitement avec ce que nos sondages ont montré. Mais j’ai tendance à penser que l’élection sera plus serrée que ce que les gens pensent. Bien sûr, ce n’est pas une affirmation prouvée scientifiquement, juste mon ressenti personnel.

Y a-t-il un critère en particulier que vous utilisez, et qui rend vos conclusions différentes des autres sondages nationaux ?
La notion de désirabilité sociale [qui consiste à vouloir se présenter sous un jour favorable à ses interlocuteurs] peut créer un biais : les sondés nous disent peut-être plus facilement qu’ils vont voter pour Trump, parce qu’ils répondent sur Internet, que si on leur avait posé la question par téléphone. Je ne sais pas dans quelle mesure ça joue.

En 2012, vos sondages étaient beaucoup moins commentés…
La différence n’était pas aussi grande que cette année, mais déjà, on allait à l’encontre de la majorité. A l’époque, on était à 2 ou 3 points du consensus, mais c’est nous qui étions les plus proches du résultat. Nos sondages sont plus discutés cette année pour deux raisons : nous sommes plus loin du consensus cette année, et comme nous travaillons avec le LA Times, nous sommes beaucoup plus exposés.

Tolly Taylor



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