Sénégal : « Wadexit », mode d’emploi

Le 24 juin, Karim Wade a bénéficié d’une grâce présidentielle et s’est immédiatement envolé pour le Qatar. Pour Macky Sall, cette libération est un pari risqué… Analyse.

Il est sorti tout de blanc vêtu, en tenue traditionnelle, sa seconde peau depuis son incarcération, en avril 2013. Dans la nuit du 23 au 24 juin, vers 1 h 30, Karim Wade, 47 ans, a quitté la maison d’arrêt de Rebeuss, à Dakar, après y avoir séjourné trente-huit mois.

À bord du véhicule banalisé du directeur de la prison, accompagné du directeur de l’administration pénitentiaire, il s’est d’abord rendu aux Almadies (la pointe ouest de la presqu’île du Cap-Vert), au domicile de Me Madické Niang, ancien ministre de son père et fidèle parmi les fidèles de la famille Wade. C’est là que l’a rejoint son principal avocat, Me Seydou Diagne.

Karim Wade entendait effectuer, dès sa sortie, un pèlerinage à Touba, la ville sainte du mouridisme. Selon un proche du président Macky Sall, Madické Niang l’en aurait sagement dissuadé. Mais d’après l’entourage de l’intéressé, c’est la présidence qui aurait posé son veto.

En guise de compromis, le fils aîné du khalife général, Serigne Moustapha Mbacké Maty Lèye, a quitté précipitamment Touba pour transmettre à Karim Wade la bénédiction de l’autorité religieuse la plus vénérée du pays. Après les prières traditionnelles, les premiers instants de liberté de l’ancien superministre ont été immortalisés sur place par quelques selfies aussitôt postés sur Facebook.

Soutien qatari

Le convoi s’est ensuite dirigé vers l’aéroport de Dakar. Au volant, le directeur de la prison. À sa droite, le directeur de l’administration pénitentiaire. À l’arrière, Karim Wade et Seydou Diagne, Madické Niang les suivant dans son propre véhicule. Les cinq hommes ont rapidement traversé le salon d’honneur de l’aéroport avant de gagner le tarmac.

Les deux représentants de l’administration pénitentiaire sont restés au bas de la passerelle, tandis que Karim Wade et Madické Niang étaient accueillis, dans un avion officiel du Qatar, par le procureur général de l’émirat. Quelques minutes plus tard, ils décollaient pour Doha. Me Seydou Diagne, qui devait plaider à Paris le 27 juin, face à l’État du Sénégal, dans la procédure de saisie visant l’appartement parisien de Karim Wade, n’a pas pris part au voyage.

À l’autre bout de la presqu’île du Cap-Vert, peu avant que l’avion ne décolle, la présidence de la République adressait aux médias, à une heure inhabituelle (2 h 48), le communiqué fatidique : « Le Président de la République […] a gracié Messieurs Karim Meïssa Wade, Ibrahim Aboukhalil, dit Bibo Bourgi, et Alioune Samba Diassé. » Souffrant de sérieux problèmes de santé, les deux coaccusés de Karim Wade ont été autorisés à aller se faire soigner en France, selon le désir exprimé par le fils de l’ancien président Abdoulaye Wade.

Malgré des divergences persistantes, cette libération en catimini semble assumée des deux côtés. Une semaine plus tôt, dans la soirée, la rumeur d’une libération imminente de Karim Wade avait en effet drainé vers Rebeuss et la maison familiale des Wade, dans le quartier du Point E, une foule bruyante de « karimistes ». L’opération avait capoté, le régime n’ayant aucune intention de laisser des manifestations de soutien accompagner cette décision politiquement risquée pour Macky Sall.

En privé, un proche de l’ex-prisonnier regrettait alors que les sympathisants du Parti démocratique sénégalais (PDS, opposition) aient cherché à porter l’ex-détenu en triomphe, au risque de retarder sa libération.

Prochain épisode, l’amnistie ?

Depuis sa cellule, Karim Wade avait lui-même appelé ses partisans à la retenue. Selon un émissaire officieux de la présidence qui l’a rencontré à plusieurs reprises en prison, il savait que Macky Sall jouait gros. Car depuis que le chef de l’État a officialisé sur RFI, le 2 juin, sa libération prochaine, les critiques fusent de tous côtés, jusque dans la coalition présidentielle. « Karim s’est montré très conciliant tout au long du processus, il n’a pas cherché à placer la barre trop haut », témoigne la même source.

Réclamer tout, ici et maintenant, ne serait pas réaliste, avanace karim Wade
Comprendre : il n’a pas engagé de bras de fer avec la présidence pour obtenir, en préalable à sa libération, la promesse d’une loi d’amnistie qui effacerait sa peine in extenso.

Ainsi, selon le décret signé par Macky Sall, la grâce accordée à Karim Wade et à deux de ses complices « dispense seulement de l’exécution des peines d’emprisonnement restant à subir ». Les amendes, dommages et intérêts et confiscations de leurs biens restent dus. « Réclamer tout, ici et maintenant, ne serait pas réaliste », aurait estimé, en substance, Karim Wade, bien conscient qu’il ne saurait « imposer à Macky Sall une amnistie de but en blanc ». Dans son esprit, selon un intermédiaire bien informé entre le palais de la République et la prison de Rebeuss, « la grâce est une première étape ».

Depuis mi-avril, le Qatar – où Karim Wade a ses entrées de longue date – avait entrepris une médiation à Dakar en faveur d’une grâce présidentielle, proposant que l’intéressé vienne se ressourcer un temps à Doha, au lendemain de sa libération, afin de ne pas provoquer d’agitation intempestive au Sénégal. La proposition a reçu l’aval des deux parties.

« Le 22 juin, la présidence a prévenu Doha que la grâce était imminente, témoigne une source qui a suivi le processus. Aussitôt, le procureur général de l’émirat a été dépêché à Dakar en avion spécial. » Le 23 juin vers midi, ce dernier était reçu en audience par Macky Sall pour caler les derniers détails de la libération.

Nul ne sait, pour l’heure, combien de temps Karim Wade séjournera au Qatar, ni quand on le reverra à Dakar. Selon la présidence, « aucune contrepartie n’a été exigée » en échange de son élargissement, ce que dément un proche de l’intéressé : « Pas de contrepartie ? C’est archifaux ! On lui a demandé de partir en exil et d’éviter de faire de sa libération un jubilé. » Selon le ministre de la Justice, Sidiki Kaba, Karim Wade est « libre d’aller où il veut, au Sénégal ou ailleurs ». Reste à savoir ce qu’il fera de cette liberté fraîchement acquise.

Mehdi Ba JEUNE AFRIQUE




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