Sénégal : Modou Diagne Fada exclu du parti, psychodrame au PDS

Il ne fait pas bon contrarier Abdoulaye Wade. Modou Diagne Fada, un temps présenté comme l’un de ses possibles successeurs à la tête du parti, vient d’en faire l’expérience. Il en a été exclu sans ménagement.

Depuis le mois de mai, on le savait sur un siège éjectable. Le 16 octobre, Abdoulaye Wade, l’inamovible secrétaire général du Parti démocratique sénégalais (PDS), a appuyé sur le bouton. Modou Diagne Fada, président depuis 2012 du groupe Libéraux et Démocrates à l’Assemblée nationale, a été exclu sans ménagement du parti dans lequel il avait milité pendant près de vingt ans. Adoptée à l’unanimité, la mise au ban de ce quadragénaire jusque-là considéré comme l’un des possibles successeurs de Gorgui (« le Vieux ») à la tête du principal parti d’opposition évoque le « non-respect des directives » et une « tentative de dissolution du parti ».

Officiellement, il lui est reproché d’avoir rechigné à céder son fauteuil de président du groupe libéral à Aïda Mbodj à la veille de l’ouverture de la session parlementaire. « Le président Wade m’a téléphoné quelques jours plus tôt pour me dire que, au nom de la parité, elle me succéderait », raconte l’intéressé. Considérant que les prérogatives des chefs de parti s’arrêtent aux portes de l’Assemblée, cette forte tête ne s’en laisse pas conter. « Les députés sont souverains pour se constituer en groupe et désigner leur président », fait-il valoir.

Les autres élus, conformément aux directives d’Abdoulaye Wade, concoctent en coulisses un groupe alternatif dont Aïda Mbodj sera la présidente
Le mardi 13 octobre, Fada convoque donc les députés du PDS afin de valider avec eux la composition et les attributions respectives du groupe parlementaire, dont la liste doit être déposée le même jour. Sur douze élus, seuls six répondent à l’appel. Les autres, conformément aux directives d’Abdoulaye Wade, concoctent en coulisses un groupe alternatif dont Aïda Mbodj sera la présidente et qui comporte, en outre, l’adhésion de plusieurs députés issus de partis satellites de l’opposition, avec le renfort notable de six députés de Rewmi, la formation d’Idrissa Seck.

Un peu après midi, les deux clans rivaux se croisent à la sortie d’un ascenseur. L’un déposera devant le bureau de l’Assemblée une liste de quatorze noms et leur président désigné est Modou Diagne Fada. Mais, en parallèle, le coordinateur du PDS, Oumar Sarr, député et maire de Dagana, dépose une liste très différente de seize noms, tendance Wade.

L’élection de Moustapha Niasse est illégale selon des membres du PDS

Derrière cette cacophonie, une interprétation divergente des dispositions du règlement de l’Assemblée relatives à l’enregistrement des groupes parlementaires. Au PDS, on fait valoir qu’en 2012 c’est Oumar Sarr, en tant que coordinateur du parti, qui avait déposé la liste du groupe Libéraux et Démocrates, accompagnée de la signature des intéressés. Il serait donc légitime que ce soit lui qui procède à la modification du groupe trois ans plus tard, en produisant les signatures des députés PDS favorables à la présidence d’Aïda Mbodj et des nouveaux ralliés. « Modou Diagne Fada a repris à leur insu la signature des députés qui ne lui étaient pas favorables », s’indigne un membre du comité directeur, qui annonce le dépôt d’une plainte pour faux et usage de faux contre son ancien « frère ».

« Ils se sont battus avec le cœur, pas avec la tête, rétorque Modou Diagne Fada. Le règlement intérieur est très clair : en cas de renouvellement du groupe, seul le président est habilité à déposer des modifications dans sa composition. Et les signatures des députés ne sont obligatoires que pour de nouvelles adhésions. » Autrement dit, Fada revendique avoir reconduit la liste déposée en 2012, comme il l’avait déjà fait à la rentrée 2013 et à celle de 2014.

Nous comptons saisir la Cour suprême pour violation du règlement intérieur, annonce Mayoro Faye, du comité directeur du PDS
Le mercredi soir, coup de théâtre : le président de l’Assemblée nationale, Moustapha Niasse, proche de Macky Sall, déclare la liste d’Oumar Sarr irrecevable, entérinant de facto le maintien de Modou Diagne Fada à la présidence du groupe. Pour la direction du PDS, c’est un camouflet. « Nous comptons saisir la Cour suprême pour violation du règlement intérieur », annonce Mayoro Faye, du comité directeur du PDS, selon qui « Moustapha Niasse et le bureau ont été réélus illégalement car la désignation des groupes devait précéder leur élection ». L’avocat et député El Hadj Diouf, proche de la majorité présidentielle, cautionnera cette interprétation, accusant sans prendre de gants Niasse et Fada d’avoir « magouillé » et « triché ». La sanction est immédiate. Le vendredi, Modou Diagne Fada est exclu du PDS par le secrétariat national. Il entend contester cette décision devant la justice.

Abdoulaye Wade, un roi sans partage

Derrière ce mélodrame parlementaire qui a officiellement pour enjeu la présidence d’un groupe dont le poids à l’Assemblée nationale est purement symbolique face à une coalition gouvernementale largement majoritaire, les soubassements de l’affaire Fada sont d’un autre ordre. « Depuis qu’il a annoncé la création d’un courant réformateur au sein du PDS pour pousser Abdoulaye Wade vers la sortie, son sort était scellé », indique un pro-Fada. Dans son entourage, on soupçonne également que sa disgrâce se serait nouée à la prison de Rebeuss, lors des nombreuses audiences accordées par Karim Wade à ses frères du PDS. « On l’accuse de ne pas avoir suffisamment mouillé le maillot pour demander sa libération, alors qu’Aïda Mbodj a fait campagne contre sa détention arbitraire. »

Fada a manifestement heurté la susceptibilité d’Abdoulaye Wade, qui règne sans partage sur les destinées du PDS, qu’il a fondé en 1974
« Nous considérons qu’Abdoulaye Wade a accompli sa mission, à la fois en tant que leader de l’opposition et en tant qu’ancien président de la République, et qu’il doit désormais laisser d’autres responsables prendre la relève, assume Modou Diagne Fada. Il fallait bien que quelqu’un dise tout haut ce que beaucoup chuchotent au PDS. » En sollicitant un débat interne visant au renouvellement des instances du parti « de la base au sommet », Fada a manifestement heurté la susceptibilité d’Abdoulaye Wade, qui règne sans partage sur les destinées du PDS, qu’il a fondé en 1974.

Depuis qu’il a fait son « coming out », en mai, la garde rapprochée de l’ancien président se relaie donc pour le torpiller, l’accusant à mots plus ou moins couverts de s’être allié à Macky Sall pour faire imploser le parti. « Il ne combattait plus, estime un membre du comité directeur. Il a choisi de combattre le PDS plutôt que d’affronter Macky. » Si Modou Diagne Fada récuse toute collusion avec l’adversaire, une chose est sûre : « Dans l’entourage de Macky Sall, on boit du petit-lait », résume un habitué du Palais.

C’est l’hémorragie !

Avec l’exclusion de Modou Diagne Fada, le parti d’Abdoulaye Wade voit se poursuivre la lente hémorragie qui a abouti, ces dernières années, au départ de plusieurs de ses cadres emblématiques. Certains ont été poussés vers la sortie. Ç’avait été le cas d’Idrissa Seck ou de Macky Sall. D’autres ont préféré voler de leurs propres ailes, comme Pape Diop (ancien maire de Dakar), Abdoulaye Baldé (maire de Ziguinchor) ou, plus récemment, l’ancien Premier ministre Souleymane Ndéné Ndiaye.

Aujourd’hui, le groupe parlementaire libéral est déchiré, et le candidat officiel du parti à la prochaine présidentielle, Karim Wade, purge une peine de six ans de prison. « J’ai dit à Abdoulaye Wade que c’était une erreur de refuser d’avoir un plan B pour la présidentielle, témoigne Modou Diagne Fada. Car le destin de notre candidat est aujourd’hui entre les mains de son principal adversaire. » JEUNE AFRIQUE




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