SENEGAL : "Vous avez dit dialogue ?" Par Birahim Seck

L’élite politique sénégalaise n’est-elle pas plus imaginative pour nous proposer autre chose qui l’a déjà été ? Depuis quelques semaines, à longueur d’ondes radiophoniques et de colonnes de journaux, nous sont exposées, des « retrouvailles » de la famille libérale d’une part et d’autre part des « retrouvailles » entre pouvoir et opposition.
Une trouvaille veillotte et insipide, exhumée des décombres désertées des stratégies politiques des lendemains de la chute du mur de Berlin. Cette tactique politique, au goût âcre, semble camoufler une incapacité du gouvernement à faire baisser considérablement le niveau élevé du chômage (promesse de création de 100 000 emplois par an) face à une jeunesse désabusée et dont l’aurore professionnelle ressemble déjà à un crépuscule. Elle traduit certainement un manque patent de volonté de suivre le chemin initialement tracé et promis de la gouvernance vertueuse et sobre, dont le symbole manifeste et controversé est la traque des biens supposés mal acquis (coup de frein sur la liste des 25 personnes citées par l’ancien Procureur spécial Alioune Ndao) et de la reddition des comptes (transhumance et voyage présidentiel avec un « interdit » de sortie du territoire). L’Etat, nous sert sur un plateau d’ambiguïtés juridico-politiques, des os à ronger, en attendant « d’arranger ses affaires » : audit des ministères, cumul de mandats et retrouvailles entre pouvoir et opposition. Sur le premier point, Monsieur Mody Niang a bien « autopsié » la problématique dans sa contribution intitulée : le temps de lever de coud. Il y exposait certains dossiers sur lesquels le Président de la République pouvait se pencher pour qu’une sérieuse reddition des comptes soit entamée.
Ensuite, la logique veut qu’on ne se limite pas seulement au cumul de mandats. Le chef de l’Etat devrait aussi agir contre les cumuls de fonctions qui sont l’opus de son pouvoir décrétale. Il n’est pas besoin de sortir de son cercle restreint pour le constater. Et aujourd’hui, le gouvernement, avec l’aide des professionnels politiques, veut nous faire avaler la pilule du « dialogue politique ». Tout citoyen épris de paix est favorable au dialogue mais uniquement à un dialogue patriotique inclusif et honnête. Cependant, force est de constater que ce dialogue provoqué par le gouvernement a un parfum de partage du gâteau et de compromission entre pouvoir et opposition. Est-il besoin de rappeler que le pouvoir a refusé de dialoguer sur les réformes constitutionnelles du 20 mars 2016.
Si un pouvoir refuse de dialoguer sur le socle (la Constitution) de notre volonté de vivre en commun et des règles institutionnelles de notre République, tout autre dialogue n’est que chimère et fumée.
L’abstention, considérée comme le premier parti au Sénégal, suite au référendum du 20 mars 2016, montre à suffisance que les réformes proposées pour « la consolidation de l’Etat de droit et de la démocratie » sont très loin des attentes du peuple. Ce dernier réclame une réforme en profondeur du système judiciaire pour le libérer des chaines de l’ingérence de l’exécutif, qui a été dénoncée de façon appuyée par l’Union des Magistrats du Sénégal (UMS). Le peuple a, certes, besoin d’une efficace administration de développement. Cependant, cette administration ne peut exister sans une liberté d’action et de décision des acteurs qui l’animent et la servent. Une administration détachée de toute pression politicienne et partisane, est gage d’une émergence intelligente et cohérente. D’ailleurs, cette pression politicienne, imposée par le capitalisme entrepreneurial et bancaire semble avoir pris le dessus, sur trois hauts fonctionnaires compétents et loyaux de l’administration sénégalaise : Madame Seynabou Niang Thiam (ancien Directeur des Impôts et Domaines), Monsieur Abdoulaye Dieng (ancien Directeur général de la Comptabilité Publique et du Trésor) et Madame Aissé Gassama Tall (ancien Agent Judiciaire de l’Etat). Ne rêvons pas ! Le maintien d’un Président de la République à un poste de chef de Parti politique constitue inévitablement un frein à la consécration d’une administration de développement.
Qui plus est, une moralisation de la vie publique par une déclaration de patrimoine du Président de la République à l’entrée (un acquis constitutionnel) et à la sortie de fonction et son élargissement à d’autres personnalités stratégiques (Candidats à l’élection présidentielle, membres du Conseil Constitutionnel, agents des corps de contrôle, Président des cours et tribunaux, Procureurs de la Républiques et substituts, Patrons de presse, Dirigeants d’organisation de la société civile etc.) doit être un point d’honneur d’un dialogue patriotique ainsi que l’adoption et la promulgation du projet code de la presse souhaitées par la Coordination des Associations de Presse (CAP).
Face au financement occulte du terrorisme conventionnel, au pic du chômage endémique, à la précarité dans laquelle vit le peuple et aux divertissements à outrance dans les mœurs juvéniles, l’Etat ne trouve rien d’autre que de nous maintenir dans la politique politicienne. Qui disait que nous « sommes dans le temps de l’action » ? De quelle action s’agit-il ? Peut-être de l’action du non-respect de la parole donnée (le premier hangar du Pôle Urbain de Diamniadio, attribué illégalement aux chinois à hauteur de 20 milliards de CFA, promis en mi-février 2016, avant les rendez-vous ratés des mois de novembre et décembre 2015). Ou bien, s’agit-il de l’action de l’élévation de l’injustice ? Car au moment où, « Boy djinné » est poursuivi jusqu’en Gambie avec des moyens humains et matériels de l’Etat, un Ministre de la République a défié, impunément, une Institution de la République, la Cour des comptes. Le temps de l’action déclaré par le gouvernement a la mine d’une justice à deux vitesses. Le gouvernement est bien dans l’action du clientélisme, du népotisme, de la patrimonialisation du pouvoir, de la prédation de nos ressources naturelles (l’or, le gaz, le pétrole, le zircon etc.) et financières (plusieurs rapports d’organes de contrôle de la République, « sous le coude » du Président de la République), de la supercherie et du marchandage politicien, symbolisés par la transhumance, considérée par le journaliste Momar Dieng comme une épidémie aggravée par la doctrine Macky.
Toutes ces pratiques acrobatiques laissent de marbre, la gauche institutionnelle, rentière, pseudo sociale- progressiste, qui se mure dans un silence coupable, en arpentant les couloirs du palais et des sièges de classe affaire des avions. Les lignes du refus ont laissé place aux postes de Ministres, de Conseillers, de PCA.
Sommes-nous manipulables ? Sommes-nous un peuple (en particulier, la jeunesse) anesthésiée dans l’autosatisfaction (suite aux évènements des 22 et 23 juin 2011 qui ont fortement égratignés le Président Abdoulaye Wade et son régime). Le peuple doit se rappeler, en permanence que le Sénégal a connu d’autres moments de refus (1968 et 1989).
Dans un contexte d’une « économie capturée », une jeunesse patriotique ne peut nullement compter sur un patronat qui passe tout son temps à organiser des dîners de gala et des remises de trophées. Elle ne peut aussi compter sur un patronat qui voyage avec le Président de la République, sans apporter des « affaires » au nom de la communauté. L’ampleur de cette capture de notre économie est insoupçonnée, surtout si l’on connait le nombre d’entreprises, membres du Conseil des Investisseurs Européens au Sénégal (CIES).
L’un des défis actuels de la jeunesse patriote, embourbée dans des agrégats macro-économique (taux de croissance, déflateur du PIB, taux d’investissement, solde budgétaire PIB nominal, taux de pression fiscale, taux d’épargne) réside dans l’éducation de masse. Il est fort important de rappeler que : « une idée devient une force lorsqu’elle s’empare des masses » (Karl Marx). Oui, à un dialogue patriotique sur des sujets stratégiques de développement et de moralisation de la vie publique et NON à un dialogue de conspiration sur le dos du peuple.
Birahim Seck,
Membre du Conseil d’administration du Forum Civil.



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