POLITIQUE : Le triomphe de la corruption (Par Serigne Saliou Guèye)

« Il y a des victoires qui font honte aux vainqueurs. Au nom des valeurs de la République ils auront sabordé la démocratie. Tout aura été fait : calomnie, mensonge, clientélisme, communautarisme », dixit Marion Maréchal, la petite fille du fondateur du Front national, Jean Marie Lepen, battue le 13 décembre 2015 aux élections régionales en PACA en France par la coalition incestueuse spontanée droite-gauche.

Au vu des résultats qui sont sortis des urnes le soir du référendum de ce dimanche, on ne peut s’empêcher d’utiliser la même phrase à l’endroit du courant du « oui », le vainqueur de la consultation avec un score qui avoisinerait les 55% qui a violé ignominieusement les règles de l’équité en matière de compétition démocratique ou de consultation populaire.

Manifestations monstres dans tout le Sénégal, distribution outrancière de riz, de liasses d’argent, promesses de réalisations, inauguration de chrysanthèmes, achat éhontée de consciences, manipulation corruptive de soi-disant imams qui ont abdiqué les prescriptions de l’islam, visites aux khalifes généraux des confréries musulmanes et au chef de l’Eglise sénégalaise pendant la campagne, utilisation de certaines réalisations infrastructurelles dans des foyers religieux à des fins politico-partisanes, agitation de la fibre ethnique, tous les expédients, fussent-ils à l’antipode des valeurs et règles démocratiques, ont été utilisés par le courant du « oui » pour obtenir la victoire.

Des dirigeants profiteurs ont mis à l’encan l’ONCAV, organisation apolitique, pour des raisons que tout le monde connait aisément. Des lutteurs en déclin plus spécialisés dans des palinodies burlesques que dans des victoires glorieuses, des chanteurs en panne d’inspiration, un footballeur reconverti en ambassadeur itinérant qui a entonné le sinistre chant du cygne de sa carrière, un ministre des Finances, prosélyte-politicien, qui a fait étalage de ses libéralités et de sa générosité soudaines, se sont fortement impliqués dans la campagne pour faire triompher le « oui » sans considération aucune de l’éthique république.

À cela s’ajoute la volonté délibérée du ministre de l’Intérieur, Abdoulaye Daouda Diallo, organisateur matériel du référendum, de saboter le bon déroulement du scrutin. À quelques encablures de la date du vote, grande fut la surprise de plus de 200 mille électeurs quand le ministre de l’Intérieur leur a notifié qu’ils ne pourraient pas accomplir leur devoir et droit civiques à cause d’une défaillance douteuse de la machine d’impression des cartes d’identité. Et beaucoup de Sénégalais qui se sont déplacés ont été surpris de se faire signifier qu’ils ne sont pas autorisés à voter dans leur centre habituel sans en retour recevoir une once d’information qui leur indiquerait leur lieu de vote. Déboussolés, désemparés, ces citoyens privés d’un droit fondamental, dont l’auteur de ces lignes, sont rentrés déçus et amers.

Les électeurs de plus de 50 bureaux de vote à Touba ont été supprimés sans explications après l’incident causé par Moustapha Cissé Lô. Et plusieurs concernés l’ont dénoncé ostensiblement à travers des médias insoumis qui résistent à l’oppression et à la pression du pouvoir. Le ministre de la Jeunesse, plus spécialisé dans l’arrogance et l’impudence, a, à l’entame de la campagne, organisé publiquement en direct de la TFM dans une ambiance folklorisée une remise dégradante de chèques à des jeunes nécessitants mais avec le label « oui » estampillés sur des chèques géants en carton.

On est en pleine confusion des genres entre le parti et la patrie quand les chantres du « la patrie avant le parti » utilisent des deniers publics dont chaque citoyen a droit sous forme de prêt s’il remplit les critères requis à des fins partisanes.

Les médias d’État surtout la télé nord-coréenne version sénégalaise et d’autres organes de presse du pouvoir proches ont exclu les tenants du « non » des plages d’expression qu’offrent leurs médiums. Dans tous les boulevards et artères de Dakar, les affiches et coquelicots publicitaires sont bariolées par l’image présidentielle avec un rictus stéréotypé. Le ministre de l’Intérieur chargé de l’organisation de la consultation, obligé d’afficher une certaine neutralité même si l’on sait qu’il est responsable apériste, a pris lui aussi sa part dans la campagne.

Rupture d’équilibre

Des plénipotentiaires du courant du « oui » dont la mission ignoble est d’acheter des bulletins « non » ont sillonné tous les centres de Dakar. Le ministre délégué en charge de la Microfinance et de l’Economie solidaire, Moustapha Diop, et le directeur général du port, Cheikh Kanté, ont cassé la tirelire pour acheter des voix électorales. Le député Moustapha Cissé Lô a publiquement avoué qu’il recourrait à des pratiques corruptives pour engranger des voix supplémentaires.

Pourtant l’article L.104 dit clairement que « quiconque, par des dons ou libéralités en espèces ou en nature, par des promesses de libéralité, de faveurs, d’emplois publics ou privés ou d’autres avantages particuliers, faits en vue d’influencer le vote d’un ou de plusieurs électeurs, a obtenu ou tenté d’obtenir leurs suffrages, soit directement, soit par l’entremise d’un tiers, sera puni de trois mois à deux ans d’emprisonnement et d’une amende de 20.000 à 200.000 francs CFA ».

Mais dans un tel contexte de corruption généralisée déguisée ou ouverte dont le chef de file se trouve être le leader du « oui », lequel n’a pas barguigné à faire des promesses mirifiques de soutien financier à des imams, à des délégués de quartier, à des organisations sportives, à s’afficher obséquieusement avec des guides religieux pour parler d’infrastructures, à courtiser des lutteurs en papier, à payer les droits télé pour la diffusion en direct du combat de lutte Boy Niang/Garga Mbossé, il n’est pas étonnant de voir ses troupes panurgistes verser impunément lors de la campagne référendaire dans des dérives corruptogènes.

Avec le déploiement de cet gigantesque arsenal de logistiques, de moyens financiers, avec les irrégularités constatées dans le bon déroulement du référendum, avec une telle rupture d’équilibre dans le traitement des courants, avec un tel parti-pris de l’administration qui a refusé de livrer le fichier électoral version papier aux plénipotentiaires du « non », il ne serait point étonnant que le président du « oui » avait triomphé. Mais que nenni ! Il a gagné mais n’a pas été plébiscité avec le score de 55% et un taux d’abstention jamais égalé dans l’histoire référendaire du Sénégal. De 1958 jusqu’en 2001 en passant par 1963 et 1970, l’abstentionnisme n’a jamais atteint 35%.

Certes l’on pourra me rétorquer que deux de ces époques coïncident avec le parti unique ou se référer aux démocraties occidentales notamment la France pour dire justifier que les référendums ne mobilisent pas les grandes foules. Ce qui est mensonger puisque dans l’histoire de la Ve République française, il n’y a que deux référendums sur les dix organisés où le taux d’abstention a franchi la barre des 50%. Les huit autres n’ont jamais frisé un score abstentionniste de 40%.

Le président Sall, tel un général auréolé par les flonflons d’une victoire à la Pyrrhus, a gagné en flippant c’est-à-dire en étant angoissé par le verdict vespéral des urnes. Contrairement à ses ouailles qui exultent faussement et manifestent des scènes de joie de parade et de façade, il ressentira dans son fond et tréfonds cette victoire comme une gloriole car l’objectif des 80% à minima clamé sur tous les tréteaux est loin d’être atteint avec le nec plus ultra d’une abstention délirante de 60%.

sgueye@seneplus.com




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