OPINION : Sans Karim Wade, Aminata Toure n’existe pas politiquement

L’art a ceci de particulièrement divin qu’il crée un monde fictif qui a pourtant la faculté de toujours refléter le monde réel. Mieux, dans les délicats procédés artistiques, il arrive que des artistes gravent le passé, le présent et l’avenir dans le même albâtre qu’est l’œuvre d’art. C’est ainsi que certains artistes réussissent à imprimer à notre avenir une forme qu’elle n’aurait peut-être prise sans l’art. Mais ce qui est surtout étonnant, c’est cette étrange capacité de l’art à toujours donner une clef de lecture de la réalité. Plus nous fréquentons l’univers artistique, davantage nous comprenons notre monde. L’illustration que nous en donnons ici est fournie par le septième art (cinéma) : le film Sam le croque-mort. Á travers ce film transparait une étrange manie du genre humain à puiser succès et plaisir dans une sorte de cannibalisme : projection, culpabilisation, cruauté, sadisme, cupidité et ambition se mêlent ici à l’ingéniosité pour produire le mal.

L’histoire est la suivante : Sam et son associé Rose Prairie pilotent une entreprise de « pompes funèbres itinérantes ». Au gré des morts naturelles ou
accidentelles, les affaires sont parfois très fructueuses. Mais de la même manière que le vent ne navigue pas toujours au gré des navires, la mort ne nourrit pas toujours son homme. Il arrivait des jours où l’entreprise ne fonctionnait pas car la mort n’était pas au rendez-vous : la bonne santé, l’hygiène de vie des habitants du village et leur prudence pour éviter des accidents étaient les ennemis de cette entreprise funèbre. Mais comme le dit Sam, « la mort ne vient jamais seule », on pouvait donc la provoquer pour faire fonctionner son entreprise funèbre au lieu de se morfondre à tourner les pouces des jours durant… Puisque la mort est le gagne-pain de Sam et qu’il n’y en avait plus assez, Sam décida de se transformer la nuit en tueur masqué qui commet des meurtres pour faire fleurir son entreprise funèbre. Quand on compare l’hystérie avec laquelle certains politiciens se délectent de l’affaire Karim Wade, on ne peut manquer de penser à ce syndrome de Sam le croque-mort.

De même que sans la mort Sam ne vit, sans Karim certains politiciens ne vivent pas : tous les chemins du buzz mènent à la prison de Rebeuss. Karim nourrit assurément beaucoup de bouches, mais il fait surtout exister certains politiciens dont toute l’activité politique consiste à le vouer aux gémonies. Á force d’entendre certains délires sur l’enrichissement illicite de Karim Wade on est tenté de leur coller le sobriquet de politiciens CROQUE-KARIM. Comment un être humain peut-il faire preuve d’une férocité pareille face à un autre humain ? Cette affaire Karim est l’une des plus juteuses pour des personnes qui auraient bien pu incarner le rôle de Sam le croque-mort dans une mise en scène de l’arène politique sénégalaise. Lorsque les faits établis font défaut dans cette affaire, l’imagination créatrice prend le relais, parce qu’il ne faut pas que la conscience collective soit libre d’interpréter ou d’apprécier les faits ambigus par ses propres moyens. Il est dès lors évident qu’il y a d’énormes enjeux à la fois politiques et financiers autour de cette affaire Karim Wade.

Á en croire Carl Schmitt, l’action politique promotrice par excellence c’est la désignation d’un adversaire. Il ne pouvait pas si bien dire lui qui était le conseiller juridique du 3e Reich : Hitler a fondé sa popularité et son ascension en attisant la haine raciale et faisant croire aux Allemands que leur ennemi mortel était le Juif. Au Sénégal également le manque d’inspiration politique est occulté voire compensé par le culte de la haine et la cruauté dans le traitement de ses adversaires politiques. Tous ceux qui peinent à assoir une légitimité politique certaine ou significative exploitent l’affaire Karim Wade comme une inépuisable mine politique qui permet une promotion certaine. Le résultat de cet étrange cannibalisme est que la médiocrité se cache toujours derrière la férocité contre un adversaire politique.

« La distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi. Elle fournit un principe d’identification qui a valeur de critère, et non une définition exhaustive ou compréhensive » a dit Schmitt. Cette réflexion cruelle permet de comprendre le fondement insalubre de certaines entreprises qui prétendent amener la salubrité et la sobriété dans la gestion des affaires de l’État. En pointant du doigt les crimes réels ou fictifs d’autrui on détourne le regard inquisiteur du citoyen sur ceux qu’on est en train de commettre ou qu’on a fini de commettre.

Pour stigmatiser ce cannibalisme historique, Claude Lévi-Strauss a dit « l’histoire n’est donc jamais l’histoire, mais l’histoire pour. Partiale, même si elle se défend de l’être ; elle demeure inévitablement partielle, ce qui est encore un mode de partialité ». L’histoire « pour » (dans les deux sens du mot pour), car elle est toujours celle des vainqueurs et est relatée en vue de faire valoir une position. L’histoire comme récit n’est jamais conforme à l’histoire comme évènement : les faits historiques sont toujours déformés. Si les enquêtes sur l’enrichissement illicite et sur l’évasion fiscales étaient libres dans le temps et dans l’espace, on se rendrait compte que cette traque n’est qu’un écran de fumée.

Alassane K. KITANE, professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès

PS. C’est curieux d’ailleurs de constater que les États africains qui prétendent lutter contre l’évasion fiscale et l’enrichissement illicite ne s’empressent guère de retrouver les propriétaires de ces milliards de francs qui dorment dans les comptes de la BCEAO. Il existe des comptes (Plus de 800.000 attendent que leurs propriétaires se manifestent dans l’espace UEMOA) dont les propriétaires ne sont pas connus et leurs traces sont mystérieusement perdues (pour plus de détails suivre ce lien) http://maliactu.info/economie/bceao-la-problematique-des-comptes-dormants.
L’histoire de la mal gouvernance a des racines extrêmement profondes dans le passé de nos pays et elle pose même de sérieux problèmes d’indépendance pour ces pays.




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