OPINION : Macky Sall et la pesanteur d’un complexe d’œdipe politique

« L’histoire n’est donc jamais l’histoire, mais l’histoire-pour. Partiale même si elle se défend de l’être, elle demeure inévitablement partielle, ce qui est encore un mode de partialité ». Cl. Lévi-Strauss, La pensée sauvage
Le musée des civilisations noires est en passe d’être attribué au « génie pragmatique » de Macky, le prince du révisionnisme. Des historiens de métier et des grands intellectuels ont participé ou contribué à cette honteuse entreprise de falsification de l’histoire récente de notre pays en décidant de gommer le nom de Wade dans la mise en œuvre de ce projet. Notre plus grand regret est toutefois de constater que parmi les témoins passifs de cette imposture politique, il y a, d’après les comptes-rendus de la presse, le Pr. Ibrahima Thioub, historien de métier et recteur de la plus grande université du Sénégal. Celui qui incarne le rôle de sentinelle et de conscience critique dans la problématique de la responsabilité des Africains dans la traite négrière est bien placé pour comprendre que la vérité historique (même si elle reste un idéal) est par nature affranchie des contingences partisanes. On ne saurait sacrifier la vérité historique sur l’autel des postures politiques, somme toute, aléatoires et généralement sans fondement scientifique. C’est vrai que de tout le temps les politiques ont cherché à instrumentaliser la science et les hommes de science pour assouvir leur funeste dessein, mais la probité intellectuelle doit interdire au scientifique toute forme de compromission.
Pour en revenir à la démarche outrancièrement négationniste du régime de Macky Sall, il faut signaler qu’il s’agit plutôt d’une tradition. Tout a commencé avec cette curieuse histoire de Palais dévalisé et de voitures de l’État volées. Ensuite c’est l’histoire de l’abrogation (sous le coup de l’émotion) de la taxe sur les appels entrants. Après s’être rendu compte que cette décision politicienne a fait perdre à l’État des dizaines de milliards de francs, le régime revient sur sa sentence. Après ces tâtonnements inqualifiables, on s’est attaqué aveuglément et avec perfidie au concept du plan Takkal en arguant qu’il coûte cher, alors que dans les faits c’est ce même plan qui a permis de réduire les délestages. Puis arriva la cacophonie sur les partenaires dans la construction de l’aéroport Blaise Diagne de Diass : les tergiversations du gouvernement sont les principales causes du retard dans la livraison de ce projet. Pire, l’allongement, sans étude préalable, de l’âge des voitures importées a augmenté la pollution et étendu l’espace des cimetières de carcasses de voitures.
Dans toutes ces sphères les décisions ont été dictées non par opportunité politique, mais par manœuvre politicienne : on agit comme si le fait de CHANGER avait la préséance sur la pertinence des décisions. Et tout cela n’est qu’une illustration tragique de la façon dont les peuples sont trompés par des hommes politiques qui n’ont d’autre ambition que leur Moi. On n’interroge pas les postulants sur leur passé ni sur leur programme ; on ne cherche pas à connaître la valeur intrinsèque des candidats à la gouvernance sociale. Dans une démocratie, le démagogue habile a toujours plus de chance d’être élu que le vertueux doué de science et d’exemplarité. Macky Sall a eu l’aubaine de symboliser ce que la conscience commune considère comme les martyrs des dérives de Wade. Il en a profité et continue d’en abuser en s’adossant sur certains lobbies dont les objectifs étaient, par accident ou par conviction, incompatibles avec les humeurs et la vision de Wade.
Il semble d’ailleurs que cette attitude de rejet systématique des réalisations de l’ancien régime traduit un trait de personnalité du régime de Macky Sall. Chez le jeune garçon, le complexe d’Oedipe se traduit par le rejet puis l’identification au père. Une analyse froide des relations entre Macky Sall et son prédécesseur pourrait bien illustrer ce complexe dont le dépassement détermine, selon certains psychologues, le destin mental et social de l’enfant. Dès qu’il a accédé au pouvoir, Macky Sall s’est lancé sans gêne dans une entreprise de néantisation du passage de l’ancien chef de l’État. Ce négationnisme semble pourtant traduire un manque d’assurance, une frilosité : la peur de se voir déprécié en reconnaissant la valeur de l’autre. La recherche inquiète et quasi obsessionnelle de réalisations concurrentes à celles de Wade montre que Macky Sall est radicalement dépourvu de vision politique. L’ambivalence affective du garçon envers son père témoigne d’une personnalité fébrile qui se cherche une référence qu’il envie, admire et déteste en même temps. Les hommes qui nous rappellent notre faiblesse et notre passé de commandés nous gênent quand nos croyons être affranchis de toute tutelle. La férocité et l’ostentation avec lesquelles les nouveaux riches exhibent leurs biens obéissent à cette logique de vengeance et d’affirmation agressive de soi.
L’on ne devient un homme que lorsque, affranchi du complexe d’Œdipe, on garde pour ses parents le respect et l’admiration qui leur sont dus en se forgeant concomitamment une personnalité propre. Un grand homme d’État ne s’attardera jamais sur les tares de l’homme qu’il a remplacé à la tête du pays. Un grand homme d’État ne cherchera jamais à écraser ces adversaires défaits, car cela témoignera de la modicité de sa victoire. Un grand homme d’État ne s’attardera jamais sur les personnes, il adosse son action et son discours aux principes. Un vrai homme d’État ne fait pas de confidences sur les personnes, car une telle pratique risque d’instaurer une tradition qu’on pourrait qualifier de commérage d’État.
Alassane K. KITANE, professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès.



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