OPINION : Intégration et terrorisme en Afrique de l’Ouest : Les défis

Le processus d’intégration des états de l’Afrique de l’Ouest avec comme premier prérequis la libre circulation des hommes et des biens au sein de la communauté, demeure une nécessite pour le développement économique de la zone, mais il renforce par ailleurs les vulnérabilités des états membres face au terrorisme et son corollaire, la criminalité transfrontalière. Il y a là deux priorités qu’il y a lieu de concilier tant il est évident que développement et sécurité vont de pair. La réalité sécuritaire au niveau des frontières est bien connue, avec des zones de conflits favorisant les circuits de circulation des armes, des hommes et flux financiers alimentant à la fois le terrorisme et criminalité transfrontalière. Lutter contre ces deux phénomènes suppose la prise en compte des paramètres lies à la longueur des frontières, à la fragilité de certains états et aux mutations stratégiques et tactiques des terroristes.
Mobilité vs Terrorisme.
La longueur des frontières entre états de l’Afrique de l’Ouest et celles la limitant (en tant qu’entité territoriale en voie d’intégration) avec d’autres pays constitue un premier challenge en termes de contrôle de sécurité. Chaque état pris séparément ne peut qu’avoir des points de contrôle choisis en fonction de leur situation stratégique et du niveau de fréquentation par les populations, ce qui laisse de vastes pans de frontières au seul système de patrouilles s’il en existe. Dans ce cas de figure, l’efficacité du système de contrôle reste sujette à la qualité de la formation des hommes, à leur intégrité, à leur niveau d’équipement et à la situation sécuritaire prévalant dans leurs zones d’action.
En sus des difficultés de contrôle aux frontières internes à l’Afrique de l’ouest, les limites territoriales de cette dernière en tant qu’entité en voie d’intégration présentent des vulnérabilités autrement plus porteuses de risques sécuritaires notamment au niveau de ses frontières avec l’Algérie et de la Lybie principalement qui, en tant qu’état failli, reste un réservoir d’armes et un refuge pour les terroristes. Il apparait ici deux problèmes majeurs qui concourent à généralisation du risque terroriste en Afrique de l’Ouest, à savoir, la porosité des frontières due à la fragilité de l’état au Mali et en Lybie qui impacte les pays voisins, et l’existence de fait d’un marché d’armes qui, à partir de la Libye, assure l’approvisionnement des terroristes et des délinquants transnationaux. Ils puisent á la même source en nouant en même temps des alliances objectives et d’opportunité qui consolident leurs activités respectives. Ces liens se créent aussi bien entre groupes terroristes et crime transnational d’une part, et entre groupes terroristes eux-mêmes d’autre part. Autant l’intégration encourage la mobilité citoyenne au sein de l’ensemble Ouest Africain, autant elle facilite la circulation des terroristes. Cette tendance au rapprochement entre groupes terroristes est multiforme et concertée.

Vers une « cartellisation » du terrorisme en Afrique de l’Ouest.

Un rapport des Nations Unies discuté le 29/01/2012 en marge du 18eme sommet de L’Union Africaine indique que des combattants Nigérians et Tchadiens de Boko Haram entretiennent d’étroites relations avec d’autres groupes terroristes de la sous-région.
Ce même rapport transmis au Conseil de sécurité précise que Boko -Haram a noué des liens avec Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique, et que « certains de ses membres du Nigéria et du Tchad avaient été formés dans les camps de l’Aqmi au Mali pendant l’été 2011 ». Plus loin dans le même texte, il est fait état de ce que « sept membres de Boko Haram ont ainsi été arrêtés au Niger alors qu’ils se rendaient au Mali en possession de documents sur la fabrication d’explosifs, de tracts et de coordonnées de membres d’Aqmi. Dans la même veine, Il est établi que des éléments de Boko Haram ont participé à la bataille de Konna en Janvier 2013 qui a vu l’avancée des djihadistes vers Bamako stoppée. Récemment un autre rapport des Nations Unies (S/2016/627 en date du 18 Juillet 2016) confirme la présence de Moktar Bel Moktar (Khaled Abou Abbass) en Lybie d’où il tirerait les ficelles d’Al Mourabitoune et d’Aqmi avec des appuis Lybiens notamment des milices actives au sud de la Lybie dans l’Oubari et le Derna .Il y contrôle aussi un vaste réseau de traffic d’armes et de drogues. Il en est de même du chef d’Ansar Dine, Iyad Ag Ghaly qui possèderait une base dans la même zone.
Des ententes sont donc conclues de manière explicite ou tacite entre plusieurs groupes terroristes, dans le but de minimiser les tensions intergroupes, de mieux s’implanter dans leurs zones d’action pour maximiser les opportunités d’attaques.

En sus de cette cartellisation progressive du terrorisme par la mutualisation des combattants, du savoir -faire et de la logistique, tous les groupes terroristes évoluant en Afrique de l’Ouest s’appuient sur les réseaux de criminalité transfrontalière pour faire circuler leurs armes et blanchir leurs fonds. Cette circulation des moyens terroristes est compartimentée et fonctionne de façon à rendre difficile toute traçabilité.

Ancrage des activités terroristes dans la criminalité transfrontalière.

Terroristes et délinquants transfrontaliers compartimentent leurs activités pour déjouer les contrôles frontaliers. Par exemple, la planification d’une attaque terroriste peut se faire dans un pays donné, le financement de l’opération provenant d’un autre pays ou de réseaux d’activités illicites, et l’opération elle-même effectuée dans un tiers pays. C’est cette facilite à traverser les frontières qui explique la primo attaque sur Grand Bassam par AQMI et les coups de boutoirs répétitifs de Boko-Haram aux frontières du Niger et du Cameroun.
Cette technique de segmentation des activités terroristes est analogue à celle des cartels Sud-Américains de la drogue qui produisent chez eux, écoulent vers l’Europe ou les Etats Unis en utilisant comme relais des états aux appareils sécuritaires fragiles, aux frontières poreuses, et blanchissent leurs profits dans des paradis fiscaux Caribéens en général et dans certains pays de la sous-région.
Dans la recherche de moyens Aqmi, Boko Haram et les autres groupes utilisent les produits de contrebande, du trafic de drogue, de personnes des prises d’otages et des subsides et dons versés par certaines fortunes privées de certaines monarchies du golfe avec la bienveillance des appareils étatiques concernés. Ces nouvelles techniques de financement des activités terroristes qui vient en appoint à celle plus ancienne de la « Hawala » (transfert informel d’argent) est une illustration de la capacité d’adaptation des groupes terroristes qui, se mutualisent et évoluent autant dans leurs sources de financement que dans leurs structures et stratégies. Il faut signaler que ce mode d’autofinancement est appelé á perdurer compte tenu du tarissement progressif des ressources financières de Daesh qui subit une pression militaire sans précèdent dans son fief Irako-Syrien.

Coopération avec les cartels de la drogue ou narco-terrorisme.
Aux premières heures du terrorisme en Afrique de l’Ouest, il n’y avait pas d’accointance entre terroristes et réseaux criminels. Aujourd’hui, avec la pression militaire internationale, les groupes terroristes composent avec les criminels dans le but d’assurer leur logistique. Ce que l’on a appelé la « Mali connexion » s’est matérialisé en Novembre 2009 quand un Boeing rempli de cocaïne a atterri en plein désert dans la région de Gao et sa cargaison transbordée par des trafiquants avec l’aide de groupes terroristes et tribaux de la région avant d’être détruit. Le même phénomène de coopération entre narcotrafiquants et groupes terroristes est régulièrement observé au niveau du triangle frontalier entre la Mauritanie, le Mali et l’Algérie. Au total, on note que si la criminalité organisée et transfrontalière peut exister en dehors du terrorisme, le terrorisme a de plus en plus de mal à prospérer sans la criminalité transfrontalière.
Quelle réponse ?
Les dispositifs militaires internationaux présents dans la sous -région agissent sur les symptômes du terrorisme et font moins dans la prévention. Ils n’ont que peu de prise sur la circulation des terroristes et de leurs moyens financiers et logistiques. En témoignent, les incessantes attaques terroristes dans les régions de Mopti, Gao et Tombouctou et leur harcèlement continu sur les Forces armées Maliennes, Nigériennes et Camerounaises. Au-delà des accords de coopération internationale qui outre une volonté affichée d’aider les pays de la sous-région, comportent des éléments d’agenda propres aux pays partenaires techniques , il est clair que c’est à la sous-région de poser les jalons essentiels de la lutte contre le terrorisme en créant des passerelles entre les opérations militaires en cours dans la zone , la mutualisation des renseignements et une gestion intégrée des frontières. Le risque de voir l’Afrique devenir le terrain de repli privilégié de la nébuleuse terroriste est réel avec des points probables de pénétration qui épouseront la cartographie des conflits internes actuels. La Centrafrique minée par un conflit á dimension confessionnelle (à cheval entre le Cameroun et le Tchad déjà affectés) pourrait servir de point de jonction avec Al Shabbab dans la corne de l’Afrique, le Sud Soudan pouvant servir de Cheval de Troie pour pour une facile circulation des armes et des hommes entre les deux pôles. Un peu plus bas, à cheval entre la RD Congo et l’Ouganda la présence persistante du mouvement islamiste Adf- Nalu (Allied Democratic Forces) dans la zone est aussi à surveiller. Comme en Afrique de l’Ouest, les terroristes s’appuieront partout ailleurs dans le reste du continent sur la porosité des frontières, la fragilité des appareils sécuritaires, les zones de conflit et les boulevards ouverts par l’intégration là où elle existe, si les politiques et leurs experts ne prennent pas les devants.
Mamadou Diouf.
Expert, Conseiller en Sécurité, ONU/RCA
diouf1@un.org/doudoudiouf@yahoo.fr



AFRIQUE-MONDE

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