Nicole Ameline (députée LR) : Daesh en route vers la Libye future capitale de l’Etat islamique

La Libye pourrait-elle devenir la base de repli des jihadistes du groupe Etat islamique qui se font bombarder à Raqqa en Syrie ? C’est la crainte des députés français qui viennent de publier un rapport d’information sur la Libye à l’Assemblée nationale française. La députée Les Républicains Nicole Ameline a présidé le groupe de travail qui a publié ce rapport. Elle répond aux questions de Chritophe Boisbouvier.

RFI : Pensez-vous, comme le Premier ministre français Manuel Valls, que la Libye est incontestablement le grand dossier des mois qui viennent ?

Nicole Ameline : Peut-être plus encore. C’est une urgence. Je voudrais bien reprendre la phrase de Talleyrand d’ailleurs : « Quand c’est urgent, c’est presque déjà trop tard ». Il y a un phénomène qui est croissant et qui est la montée inexorable de Daech dans cette partie du territoire. Et cette tendance s’accroît à très grande vitesse, en raison du repli stratégique de certains jihadistes de Syrie. J’oserais dire donc que la Libye est devenue aujourd’hui une sorte de base arrière, de back-office du terrorisme le plus aigu du Moyen-Orient.

Depuis un an, les Nations unies essaient de convaincre les deux camps, c’est-à-dire le gouvernement reconnu de Tobrouk et le gouvernement autoproclamé de Tripoli, de se réconcilier et de mettre en place un conseil présidentiel. Mais des deux côtés, les durs bloquent tout accord. Est-ce qu’on est dans l’impasse ?

Il y a les durs de chaque camp qui s’y opposent, mais aujourd’hui tout le monde est d’accord pour dire qu’il nous faut tout de suite un accord. Et quand je dis tout de suite, c’est vraiment maintenant. Nous sommes à un moment de basculement. S’il n’y a pas un accord politique, c’est Daech qui risque de prendre la maîtrise du jeu dans cette partie du monde qui est à 500 kilomètres de nos côtes. Le danger, il est pour l’ensemble de la région, car c’est un risque existentiel sur le terrain sécuritaire pour l’Egypte autant que pour la Tunisie. Donc là, nous sommes sur un épicentre nouveau du terrorisme international qui n’est pas acceptable. Et puis pour ceux qui ne veulent vraiment pas se rallier, il va falloir trouver des solutions, y comprit peut-être des sanctions. Parce qu’on ne peut pas briser une stabilisation à partir d’attitudes pas acceptable. Mais au-delà de cela, nous demandons d’abord une conférence multilatérale extrêmement rapide, avec l’implication très forte de l’Europe. L’Union européenne est prête, mais nous demandons qu’à l’intérieur de l’Europe il y ait quelques pays du Sud, notamment l’Italie, la France, l’Espagne, mais peut-être aussi le Royaume-Uni, qui puissent constituer une task force et qui puissent être un peu à l’avant-garde de ce que pourrait être un partenariat Europe-Libye, élargi d’ailleurs aux autres pays. Parce que vraiment, nous devons absolument stabiliser ce qui est notre frontière Sud.

Quand vous parlez de task force, il s’agit d’une force politique ou militaire ?

Nous envisageons une force politique dans un premier temps. La solution libyenne est d’abord politique. C’est-à-dire que nous ne pouvons pas intervenir. Il y a eu quelques tentatives ou quelques tentations. Mais toute intervention militaire, et surtout occidentale, serait totalement inopportune à ce stade et en tout état de cause non souhaitée. En revanche, c’est aux Libyens, là, de faire la démonstration qu’ils sont d’accord et prêts à créer un accord qui donnera lieu à une feuille de route qui est déjà programmée, bien sûr un gouvernement qui est quasiment nommé, dont la composition est précise, avec après un comité sécuritaire. Et là, naturellement, par le biais des Nations unies, nous pouvons tout à fait engager une sécurisation avec deux idées : d’abord essayer d’intégrer les milices dans une formation nationale et puis faire en sorte que surtout les pays riverains, les pays voisins, soient engagés dans cette restructuration de la sécurité.

Le 13 décembre prochain, le gouvernement italien veut organiser à Rome une grande conférence sur la Libye sur le modèle de celle qui se tient actuellement à Vienne sur la Syrie. Qu’en pensez-vous ?

J’ai demandé expressément à l’Italie, et à Federica Mogherini qui est la haute représentante du service extérieur des Affaires européennes, de monter cette conférence internationale et je pense que nous avons été entendus.

A Syrte, à mi-chemin entre Tripoli et Tobrouk, Daech, le groupe Etat islamique, s’est taillé un fief. Comment s’en débarrasser ?

J’indique dans ce rapport que Syrte pourrait devenir Raqqa. Les Libyens sont capables – ils l’ont démontré, et à Misrata ils l’ont démontré – de combattre Daech. Mais il faut pour cela qu’ils arrêtent de se combattre eux-mêmes. Et je pense que Daech doit être vraiment l’argument qui crée l’unité des Libyens.

Depuis les attentats du 13 novembre à Paris, les bombardements russes et occidentaux se multiplient sur les bases du groupe Etat islamique au Moyen-Orient. Du coup, est-ce que vous ne craignez pas que les chefs de Daech ne se replient sur le fief libyen de Syrte ?

C’est déjà le cas. C’est pour ça que nous voulons leur barrer la route. Cet endroit est devenu effectivement une base arrière. Et une base probablement très puissante, très forte. Donc nous ne laisserons pas faire. La Libye ne doit pas devenir un fief jihadiste à l’image de la Syrie, c’est impossible.

Vous êtes députée des Républicains, le parti que dirige Nicolas Sarkozy. Quand il était président en 2011 c’est lui qui a chassé le colonel Kadhafi du pouvoir. Avec le recul est-ce qu’il n’a pas eu tort ?

Non, il n’a pas eu tort parce que d’abord cette intervention a été faite à la demande des Libyens et de la Ligue arabe. A Benghazi, nous avons clairement évité un massacre. Quand on dit que le jour d’après n’a pas été géré, le jour d’après en l’occurrence ça a été plus d’un an après. Parce qu’il y a eu des élections libres en juillet 2012. Le train a déraillé bien plus tard. Ce que par contre je me reproche d’une certaine façon, à moi en tant que femme politique, c’est que nous n’ayons pas assez insisté pour créer une sorte de partenariat obligatoire avec les Libyens. C’est-à-dire que nous y sommes allés, mais en second lieu les Libyens n’ont pas souhaité qu’il y ait une présence occidentale ou même étrangère sur leur sol. Et nous n’étions pas trop fâchés de partir non plus. Donc, si on doit tirer des leçons, c’est de se dire qu’il faut qu’il y ait un partenariat qui fasse que les étapes prévues soient toutes respectées et que la gouvernance, la sécurisation soient assumées. Il s’agit d’une sorte de partenariat politique, un partenariat serré, pour que jour après jour nous reconstruisions ce pays sur des fondamentaux et sur de l’efficacité. RFI



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