Lydienne Yen Eyoum et Karim Wade : pourquoi une remise de peine est, à long terme, une défaite morale

Deux décisions importantes prises par décret de remise de peine par les présidents des Républiques du Sénégal et Cameroun ont permis à deux français d’origine africaine de retrouver la liberté : Karim Wade et Lydienne Yen Eyoum.

La remise de peine accordée à Lydienne Yen Eyoum et à Karim Wade a pour signification douloureuse le maintien de la condamnation. L’acte politique posé répond à la mobilisation de tous les réseaux d’influence et diplomatique.

Il convient de saluer cette noble mobilisation et exprimer la profonde reconnaissance que l’on doit à ceux qui luttent contre l’indifférence, la discrimination.

Effacer la condamnation

Quand un détenu obtient que sa condamnation est survenue en violation du droit et qu’il doit être libéré, il est indispensable d’effacer la condamnation que n’aurait jamais dû intervenir.

C’est ce que disent en substance les avis du Groupe de travail sur la détention arbitraire des Nations unies, concernant ces deux cas et d’autres.

La remise de peine, en maintenant la condamnation dans l’histoire personnelle du détenu libéré, ne se conforme pas au respect de la dignité humaine. La dignité humaine n’est pas une notion abstraite qui est chez Kant : « la valeur de ce qui n’a pas de prix ».

« L’humanité elle-même est une dignité : l’homme ne peut être utilisé par aucun homme, ni par autrui, ni par lui-même, simplement comme moyen, mais doit toujours être traité en même temps comme fin. »

La remise de peine est à moyen et long terme une défaite morale de celui qui a déjà été privé de la jouissance de ses droits
Toute libération demeure une fête, une immense joie, mais un combat digne doit persévérer sans discontinuité, sans relâche pour expurger, élaguer, les vices rédhibitoires nés d’une longue privation de liberté. La remise de peine est à moyen et long terme une défaite morale de celui qui a déjà été privé de la jouissance de ses droits : réputation, réinsertion sociale, réparation, réhabilitation, nettoyage du casier judiciaire, séquelles et taches de la condamnation, tout cela n’est pas inclus dans la remise de peine. La jouissance plénière de la vraie liberté est celle qui s’exerce dans l’action, volonté, esprit, raison, et déploiement de son génie pour le bien de sa famille, ses amis et relations.

Le combat mené au temps de la détention par les groupes de pressions, les réseaux diplomatiques et médiatiques, ne doit pas subir les affres du zapping de l’actualité, hyper sensibilisée et rapide.

Les lanceurs d’alerte doivent maintenir la noblesse de leur action sans faiblir, sans s’affadir, car accompagner l’être meurtri après le court, immédiat temps, instant de la libération, c’est lui éviter une subtile et solitaire reddition des comptes imposées à sa conscience.

La question de la réinsertion

Ne pas s’en préoccuper ou feindre de ne pas voir cette douloureuse réalité, c’est infliger à la conscience meurtrie une double, voire une éternité de peine, qui devient in fine une véritable épine, une prison à ciel ouvert, dans le clair-obscur de nos cités prétendument devenues par le miracle de la révolution numérique des villages planétaires.

Pire encore, en mouvementant la justice, instrument indispensable de toute société démocratique, un certain relativisme des consciences donnerait l’impression qu’aucune vérité n’est absolue, « il n’y a pas de fumée sans feu… » dit l’adage populaire.

C’est ainsi créer un nivellement vers le bas qui paralyse durablement les efforts de réinsertion qui se répercutent comme des secousses tectoniques dans la conscience de celui qui veut reprendre naturellement sa place perdue dans la société.

Il est urgent qu’une mission d’information parlementaire soit mise sur pied en France, pour définir concrètement le statut des victimes et leur indispensable accompagnement dans leur retour à la société, et le juste bénéfice du droit à l’image réparé.

Au bout de ce processus, il y a la paix, qui est aujourd’hui terriblement menacée par les groupes extrémistes, les nationalistes de mauvais aloi, les vendeurs d’illusions, le désenchantement intérieur, la résignation en lutte avec les acquis de la résilience opérée en détention… Pascal, dans ses Pensées, le démontre avec force : « Ne pouvant faire qu’il soit force d’obéir à la justice, on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force. Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble, et que la paix fût, qui est le souverain bien. » JEUNE AFRIQUE




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