L’attitude arrogante et martiale du ministre face à la crise scolaire : L’histoire du crapaud qui voulait devenir un éléphant

Il arrive, selon une légende de chez nous, que le crapaud s’éclate la gorge à force de vouloir, par son croassement hystérique, égaler un éléphant. C’est aussi cela le destin tragique des ambitieux de toujours vouloir imprimer leurs marques de férocité sur des proies de qualité. Cette triste et honteuse histoire de réquisition imposée aux enseignants traduit un déficit de leadership sans précédant dans notre pays. Le leadership est avant tout une exemplarité intellectuelle et morale : par leur leadership les hommes d’État irradient leur époque et leur peuple d’une lumière de sagesse et de vertu.

Les ministres André Sonko, Ibrahima Fall, Iba Der Thiam, Moustapha Sourang, Kalidou Diallo, ont fait face à des crises plus aigües, mais ils n’ont jamais été aussi extrémistes que l’est l’actuel ministre de l’éducation qui, rappelons-le, ne doit sa promotion qu’à la politique-métier. Les anciens ministres de l’éducation étaient non seulement des acteurs reconnus du monde de l’éducation, mais des universitaires qui n’avaient nullement besoin d’un strapontin de ministre pour être ce qu’ils sont. Ils ont été déjà des héros dans le service rendu à l’éducation. Rappelons que Moustapha Sourang, juriste de surcroit, a même réussi à gérer, tant bien que mal, un boycott des examens du Bac par les syndicats d’enseignants. Jamais Sourang n’a fait usage de l’épouvantail de la réquisition malgré l’adversité de la situation politique d’alors. En cherchant à humilier les enseignants ce ministre ne fait que montrer les limites de sa science et son déficit de leadership.

Il faut rappeler à ce ministre que l’humanité a connu des sociétés entièrement et parfaitement régulées par le charisme et l’exemplarité d’un homme. Un ministre a d’autres urgences à régler que de faire le décompte puéril des fautes commises par des enseignants, somme toute, produits du système. La vraie question qu’un ministre responsable devrait se poser est : comment notre société en est arrivée à produire un système éducatif où exercent des enseignants d’un si bas niveau ? Les défis structurels sont tellement énormes que c’est faire preuve de cécité politique que de traquer des épiphénomènes à la place des vrais phénomènes. La gesticulation est connue jusque dans le règne animal : le mérite des hommes de valeur réside dans les actes historiques posés, dans la promotion de valeurs universelles et non dans les sinistres recoins de la cabale et de l’intrigue. On a eu « l’école nouvelle » avec Iba Der, le projet de réforme des universités (car ce n’est pas un projet de Macky Sall) l’augmentation spontanée de salaire, l’indemnité de recherche documentaire, la généralisation des bourses avec Kalidou Diallo, mais avec ce ministre nous avons droit à des réquisitions ! Les hommes valent ce que valent leurs volontés et leurs actes : l’histoire ne retient que les actes.

Il faut rappeler à ce ministre que la puissance militaire d’Hitler a certes causé des dégâts énormes à l’humanité, mais elle n’a pas réussi à faire plier la détermination des hommes et des nations libres. La force peut certes infléchir les corps, mais elle est radicalement impuissante face aux consciences, et la seule vraie puissance est dans les idées. C’est ignorer le type de relation qui existe entre l’enseignant et son élève que de croire qu’on peut, sans conséquences politiques irréversibles, sacrifier des milliers d’enseignants. Il faut vraiment être mal éclairé et sans inspiration pour ne pas comprendre que dans des lycées et collèges des enseignants, malgré la diabolisation outrancière, se sont imposés comme des labels. Oui il y a des milliers d’enseignants dont le travail et l’humanisme dans la profession sont tels qu’ils sont des icones dans les localités où ils exercent.

La tronche de l’éléphant est immense, mais elle ne peut rien contre les microbes qui la colonisent et les insectes qui l’empêchent d’avoir la quiétude. Le croassement du crapaud est assourdissant, mais il finira par se rendre compte de la vanité de ses efforts ou il périra par ses propres efforts. Tôt ou tard la propagande négative atteindra ses limites et les Sénégalais comprendront que ce gouvernement est le moins performant en matière de prise en charge des revendications sociales des travailleurs. Au-delà de l’incapacité notoire du ministre, la crise scolaire actuelle est révélatrice d’une tare congénitale du régime de Macky Sall : le règne de l’imposture industrialisée. Ces gens ne reculeront devant rien pour se faire passer pour le contraire de ce qu’ils sont réellement, et leur astuce principale est d’accuser leur adversaire des vices et maux qui répugnent à la conscience collective.

C’est vrai que les enseignants ne sont pas exempts de reproche ; c’est vrai que des erreurs stratégiques sont souvent commises dans la direction prise par la grève ; c’est vrai que personne n’a le droit de prendre en otage d’innocents et courageux élèves. Mais est-ce une raison de passer sous silence l’indolence suspecte des associations de parents d’élève et la mauvaise volonté hautement coupable du gouvernement ? Il est même probable qu’en se montrant si peu imaginatifs en matière de mots d’ordre de grève, les responsables syndicaux aient donné au gouvernement les moyens de saborder le mouvement de grève. Mais le cynisme n’a jamais prospéré longtemps et un gouvernement averti devrait s’employer à adopter l’attitude de la cogestion plutôt qu’à chercher à se montrer inflexible dans le tort.

Un gouvernement responsable devrait davantage entretenir la culture de l’autorité concertée voire négociée, qu’à foncer tête baissée dans le mur de l’autoritarisme. Rousseau a dit que quand l’État est près de sa ruine et qu’il ne subsiste plus que par une forme illusoire et vaine, il arrive que l’on fasse « passer faussement sous le nom de lois des décrets iniques qui n’ont pour but que l’intérêt particulier ». C’est donc aux enseignants de comprendre que l’intérêt qui se cache derrière ces réquisitions est extrêmement sournois et, de couper l’herbe sous les pieds de ce ministre qui n’a de place que dans un régime comme celui de Macky Sall.

Alassane K. KITANE, professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès




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