Khalifa Sall ou l’équation d’une campagne menée depuis sa cellule de Rebeuss

Depuis plus de cent jours, les grilles de Rebeuss confinent Khalifa Sall au confort minimal d’une cellule spéciale dans la ténébreuse « affaire de la caisse d’avance ». En perspective des législatives du 30 juillet prochain auxquelles le maire de Dakar est la tête de liste d’une coalition d’opposition, son état-major politique risque de résoudre une équation qui a tout d’un embrouillamini. Pour la première fois dans l’histoire politique du Sénégal, un détenu va devoir battre campagne derrière les grilles d’une prison. Et pour compliquer davantage l’équation, les visites familiales et politiques, de même que les communications avec l’extérieur de l’élu socialiste sont interdites. La Tribune Afrique décrypte pour vous la machine électorale d’une campagne menée depuis ce que l’on surnomme désormais "La Bastille sénégalaise".
Elle sera désormais le symbole de sa résistance. A mesure que les législatives du 30 juillet approchent, Rebeuss, la prison urbaine la plus peuplée du Sénégal, est devenue le cœur battant de la garde rapprochée politique de Khalifa Sall. Contre son gré !
A en réviser les annales de la jurisprudence sénégalaise, le collège d’avocats a tenté d’obtenir jusqu’au bout la liberté conditionnelle du maire de Dakar, incarcéré depuis le 7 mars dernier sur des accusations de détournements de 1,8 milliard de Fcfa de la caisse d’avance de la municipalité. Et n’eût été l’habileté de ses avocats qui se sont allègrement joués des règles de procédures en introduisant une batterie de recours, l’élu socialiste serait peut-être déjà expédié devant un tribunal qui aurait vite fait d’entacher son casier judiciaire pour le rendre inéligible.
La campagne Khalifa Sall, un cas d’école juridique et politique
Ce mercredi 14 juin, lorsque le panneau d’affichage devant la mairie rappelait que le maire de Dakar avait passé ses cent jours derrières les grilles rouillées de la prison de Rebeuss, ses avocats sont venus marteler face à la presse, leur exigence.
« Nous demandons en tout état de cause que l’Etat du Sénégal prenne les mesures nécessaires pour permettre à ce citoyen, M. Khalifa Sall, d’exercer son droit de vote et de faire sa campagne électorale. Nous demandons sa libération immédiate », réclame Me Seydou Diagne, un des conseils de Khalifa Sall.
En face, les avocats de l’Etat soufflent l’idée de payer une caution équivalente à la somme supposément détournée pour faire humer à Khalifa Sall l’air de la liberté. « Aucune compromission », a tranché l’embastillé pour désamorcer ce traquenard qui signerait son aveu de culpabilité. Seulement, une chose est sûre, en politique comme dans les facultés de droit, l’affaire Khalifa Sall va constituer un cas d’école qui risque de faire jurisprudence. « Une question fondamentale de droit se pose, celle du fait que l’Etat du Sénégal ne prévoit aucun dispositif pour permettre aux détenus de pouvoir voter », analyse ce professeur habitué des amphithéâtres sénégalais.
Encore plus délicate, si le maire de Dakar est élu, les poursuites seront-elles pour autant suspendues devant le bouclier de son immunité parlementaire ? Cette immunité peut-elle être rétroactive ? La réponse est venue d’une spécialiste du droit pénal sénégalais.
"L’immunité parlementaire ne s’applique que pendant la durée de l’exercice de la fonction de député. Quant à la rétroactivité, elle reste un principe de droit qui ne s’opère pas automatiquement", éclaircit Me Abibatou Samb-Diouck, dont le cabinet est basé à Dakar.
"Ainsi, en l’absence de texte précisant une possible rétroactivité de l’immunité parlementaire, celle-ci ne saurait donc être invoquée pour couvrir les faits reprochés à M. le maire Khalifa Sall, s’il venait à être élu député. Cependant, cette immunité parlementaire interdirait qu’il soit jugé, pendant l’exercice de son mandat, pour les faits commis antérieurement à sa prise de fonction. Pour pouvoir le juger, la justice sénégalaise devrait, au préalable, obtenir l’autorisation de l’Assemblée nationale.", ajoute cette avocate rompue aux questions juridiques.
Une équation complexe pour l’état-major politique du maire
Et pourtant, malgré son incarcération, l’édile de la capitale a été propulsé à la tête de la liste nationale d’opposition, Manko Taxawu Sénégal. Et jusqu’ici, tant qu’il n’est pas condamné, rien ne l’empêche de tenir ce rôle. "En outre, rien ne s’oppose à ce que la détention provisoire de M. Sall se poursuive après son élection, le temps nécessaire à l’instruction de l’affaire pénale. A l’image de M. Barthélémy Dias, M. Sall serait ainsi un député incarcéré dans le cadre d’une enquête judiciaire portant sur des faits antérieurs à son élection en tant que député.", précise notre experte.
En dehors de cet imbroglio juridique, son état-major politique et sa coalition vont devoir résoudre une équation qui ne s’était jamais posée auparavant dans le roman politique sénégalais. Pour la première fois dans l’histoire du pays, un candidat en détention sollicite depuis une cellule carcérale, les suffrages de ses concitoyens. Une équation inédite, amphigourique même !
« La difficulté majeure pour Khalifa Sall, souligne Pape Alé Niang, le chroniqueur politique le plus populaire du Sénégal, reste de pouvoir communiquer avec ses hommes sur le terrain. Hormis son directeur de cabinet à la Mairie de Dakar qui lui apporte, dans des parapheurs, les documents à signer pour la municipalité, il ne reçoit aucune visite. Cela peut l’empêcher d’avoir un contact réel et direct avec les électeurs ».
Coupé du reste du monde avec des visites restreintes et des communications avec l’extérieur interdites, l’élu socialiste « ne pourra même pas se rendre à la RTS [la télévision publique, NDLR] pour enregistrer comme les autres têtes de listes nationales, le traditionnel message pour marquer l’ouverture officielle de la campagne électorale », s’inquiète ce proche du maire de Dakar.
« Khalifa Sall se rend compte de la difficulté et appréhende avec beaucoup d’amertume cette injustice de ne pas pouvoir délivrer aux électeurs son message et partager avec eux, son projet de construire au Sénégal, une démocratie apaisée. Mais nous mettons tout en œuvre pour travailler sur son image », complète Moussa Tine, chef de l’Alliance Démocratique Péncoo, membre de la coalition.
Une machine électorale multitâches pour imposer la cohabitation à Macky Sall
Toutefois, ces crocs-en-jambe politiques ont ragaillardi la garde rapprochée de Khaff qui a activé ses réseaux nationaux et internationaux pour jeter sa dernière énergie dans cette campagne inédite. « Les hommes qui sont déployés pour lui sur le terrain sont assez extravertis. Ce sont même des experts en matière de politique. Ce sont eux qui se chargeront de la campagne auprès des électeurs avec des affiches à l’effigie de Khalifa Sall qui n’aura pas besoin de donner des consignes », analyse le journaliste Pape Alé Niang.
A la manœuvre, le tandem constitué du fougueux Barthélémy Dias et du tenace Cheikh Bamba Fall sera en premières lignes pour cette guerre de tranchées politique. En habiles tacticiens, des ténors comme Idrissa Seck, Cheikh Bamba Dièye et Hélène Tine, tous des alliés de la coalition, viendront en renfort de troupes. Pour superviser le tout, une « commission électorale va coordonner les actions », souffle-t-on dans les rangs des alliés.
« Pour la première fois dans l’histoire, une force politique est sur le point de constituer une majorité qui va imposer la cohabitation à un parti au pouvoir », signale cet autre membre de la coalition Manko Taxawu Sénégal. Sans verser dans le triomphalisme, le regroupement d’opposants ne compte pas jeter le manche après la cognée.
Sur le terrain, une armada de jeunes volontaires sont envoyés en éclaireurs dans toutes les régions pour enrôler des électeurs et porter le projet Khalifa Sall dans la bourgade la plus reculée du Sénégal. Dans l’ombre, une « cyber-armée » s’activerait même pour mener de front, une campagne digitale et sur les réseaux sociaux, selon une source ayant requis l’anonymat.
Cette même source indique que des spécialistes de communication politique et des médias ainsi que les lobbyistes les plus influents se sont même engagés bénévolement pour agrandir la voilure de la campagne à l’image de ce qui se fait aux Etats-Unis.
Pièce après pièce donc, la machine électorale de la coalition Manko Taxawu Sénégal se met en marche, à la conquête de l’hémicycle où elle compte rafler un nombre siège suffisant pour apporte une riposte politique à l’Alliance pour la République (APR, au pouvoir).
« La bataille pourrait même aller au-delà des législatives », subodore Pape Alé Niang. Une réussite éclatante aux législatives renforcerait incontestablement le positionnement de Khalifa Sall sur l’échiquier politique. Dans la partie d’échecs présidentielle qui va poindre en 2019, le maire de Dakar pourrait devenir la pièce-maîtresse qui va neutraliser le roi et lui ravir le Palais de la République !



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