Henri Konan Bédié : « Je ne regrette rien, j’ai déjà eu le pouvoir suprême » en Côte d’Ivoire

Pour l’ancien chef de l’État, le président sortant mérite un second mandat. Et au sein de la coalition au pouvoir, qu’il voit déjà gagnante, le chef du PDCI est sûr que l’heure de son parti viendra.

C’est un Henri Konan Bédié d’humeur blagueuse qui nous reçoit dans son immense domaine de Daoukro. « Cela faisait longtemps qu’on n’avait pas vu le président comme ça ! » confient ses proches collaborateurs présents. Sourire et cigare aux lèvres, l’inamovible patron du PDCI-RDA, 81 ans, n’a pas vraiment l’intention de s’éterniser avec des journalistes, et a même préparé quelques éléments écrits pour expédier poliment l’audience.

Dans la salle d’attente au décor tout droit sorti des seventies, celle des visiteurs « annoncés » – il y en a une autre pour ceux qui débarquent à l’improviste -, il est vrai que les personnalités s’entassent. En bon chef akan, celui qui succéda à feu Félix Houphouët-Boigny en 1993 à la tête du pays – et qui en sera chassé par un coup d’État en décembre 1999 – reçoit individuellement et quasi quotidiennement. Il reçoit même beaucoup… Rien que cette matinée-là, il accueillera son ancien ministre de la Sécurité Gaston Ouassénan Koné, aujourd’hui député de Katiola, le maire de Daoukro, Joseph Tanoh Kadio, et plusieurs cadres de son parti.

Après un long silence songeur, le Sphinx de Daoukro (en référence à sa capacité à renaître de ses cendres) déclare sans crier gare : « Bon, allons-y, posez vos questions ! »

Jeune Afrique : Il y a un an, vous lanciez le désormais célèbre « appel de Daoukro », à la surprise générale, en soutien à la candidature d’Alassane Ouattara à la présidentielle. Pourquoi ?

Henri Konan Bédié : C’est un appel de raison. Depuis 2000, les élections en Côte d’Ivoire se sont toujours soldées par de graves troubles et des milliers de morts. Il fallait éviter cela cette fois-ci, d’autant plus que la plupart des acteurs politiques présents lors de ces troubles sont encore actifs sur la scène politique. C’est aussi un appel à la continuité. En 2005, à Paris, nous avons formé à mon initiative une alliance des houphouétistes [RHDP]. Et lorsqu’en 2010, pour des raisons que j’ignore, j’ai été écarté au premier tour des élections présidentielles, j’ai demandé aux militants du PDCI, particulièrement à ceux de la région Grand-Centre, de rallier la candidature d’Alassane Ouattara, et ils l’ont fait.

Celui-ci a ensuite débuté des travaux qui sont désormais visibles de tous et qui valent bien de lui accorder un second mandat. J’ai donc préconisé que tout le monde se rassemble encore une fois autour de lui afin de conforter à la fois la stabilité politique de notre pays et la sécurité des Ivoiriens. Aujourd’hui, cette alliance fonctionne à plein régime et il ne lui reste que la dernière marche à franchir. Et nous pensons bien qu’il y arrivera haut la main.

« Haut la main », autrement dit, dès le premier tour ?

Je pense que c’est possible et je le souhaite grandement.

Vous dites : « lorsqu’en 2010, pour des raisons que j’ignore, j’ai été écarté au premier tour ». Cela signifie-t-il que vous ne comprenez toujours pas les raisons de votre défaite à la dernière présidentielle ?

Oui, bien sûr. Même si le clan Gbagbo a reconnu qu’il m’avait escamoté quelques centaines de milliers de voix… Mais je crois qu’il y avait aussi le sentiment à cette période-là, de la part des décideurs, que le PDCI n’ayant pas d’armée ni de troupes il valait mieux laisser les candidats qui en disposaient s’affronter plutôt que de choisir M. Bédié, qui a toujours été un pacifiste.

« Les décideurs », c’est-à-dire ?

Les décideurs.

Pour vous qui avez été président de l’Assemblée nationale (1980-1993), président de la République (1993-1999), candidat à la présidentielle en 2010, n’est-ce pas un peu frustrant de ne pas participer à la course cette fois-ci ?

Non, je ne regrette rien. D’abord parce que les événements me donnent raison et que cette alliance nous est profitable. Ensuite, parce que, comme vous venez de le dire, ces fonctions, je les ai déjà toutes occupées.

Charles Konan Bany est dans sa logique habituelle, il a toujours voulu se présenter à la présidentielle, mais il n’a jamais pu
Tout de même, le but d’un parti politique n’est-il pas de conquérir le pouvoir suprême ?

J’ai eu le pouvoir suprême.

Et le parti ?

Mais avec cette coalition [le RHDP], nous sommes au pouvoir !

Au sein de votre formation, certains ne pensent en tout cas pas la même chose et ont décidé de se présenter, vaille que vaille. Le regrettez-vous ?

J’avais prévu cela. J’ai même dit que ceux qui ne suivraient pas mes recommandations pouvaient quand même se présenter, en candidats indépendants. Cela fait partie de la démocratie. Ce sont ceux que j’ai appelés les « irréductibles »… [rires].

Parmi eux, il y a notamment l’ancien Premier ministre Charles Konan Banny…

Il est dans sa logique habituelle, il a toujours voulu se présenter à la présidentielle, mais il n’a jamais pu. Auparavant, face à moi, il ne s’était jamais dévoilé. Cette fois-ci, il est un peu comme le petit Bertin Konan Kouadio…

C’est-à-dire tel « un soldat perdu », comme vous l’aviez qualifié ?

Oui, exactement [rires]. Tous les deux errent, et continuent d’errer dans la nature…

Et que pensez-vous de la candidature de l’ancien ministre d’État, Amara Essy, qu’il a retirée il y a quelques jours ?

Que sa trajectoire a été bien courte. Je l’avais reçu dans ce même salon et je lui avais dit de se retirer. Il ne m’a pas écouté. Donc aujourd’hui, je me dis « mieux vaut tard que jamais »… Car il se serait fait humilier par une défaite cinglante.

Amara Essy ainsi que l’ancien président de l’Assemblée nationale, Mamadou Koulibaly, qui a également annoncé son retrait du processus électoral, dénoncent un scrutin qui serait joué d’avance et réclament un dialogue avec le gouvernement. Ne faut-il pas les écouter ?

Je crois plutôt qu’ils n’ont plus aucun autre argument. Prenons le cas des candidats issus du PDCI. Ils pensaient tous que mon renoncement à la candidature entraînerait le phagocytage du parti par les autres formations politiques de l’alliance. Or l’évolution du RHDP conduit bien au contraire à une réintégration des autres partis dans le PDCI. Donc le parti unifié qui est en projet est en fait… le PDCI. Leur raisonnement ne tient plus.

La réconciliation n’est pas terminée, elle se poursuit
Et vous pensez que les cadres du Rassemblement des républicains (RDR) seront d’accord avec cette évolution ?

Ils le seront. Ce n’est pas la première fois que je le dis et je n’ai d’ailleurs entendu aucune contestation de leur part.

L’« appel de Daoukro » prévoit en effet la création d’un parti unifié, mais aussi une alternance en 2020. Pensez-vous que les poids lourds du RDR s’effaceront à ce moment-là au profit d’un des vôtres ?

Oui. Et la raison est simple : en 2020, Alassane ne sera plus candidat. Et le RDR sans Alassane, ce n’est pas la même chose que le RDR avec Alassane… [sourire].

Prenez quelqu’un comme l’actuel président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro. Difficile de penser qu’il ne voudra pas se présenter…

Lui aussi a approuvé l’appel de Daoukro et donc l’alternance en 2020 qui en fait partie.

Quel type de relations avez-vous avec lui aujourd’hui ?

Nos relations sont très bonnes. Il passe souvent me voir, il dort ici. Il fume même le cigare maintenant, comme moi. C’est moi qui l’ai initié.

La réconciliation est-elle en marche, comme l’affirme ADO ?

S’il est réélu, Alassane Ouattara devra continuer ce processus quelque peu stagnant… La réconciliation n’est pas terminée, elle se poursuit. L’indemnisation des victimes de la guerre de Gbagbo est en cours, presque tous les exilés sont rentrés, tout cela va se faire. Et pour cela, il est important de préserver la paix que connaît le pays depuis qu’il est au pouvoir. Les routes, les ponts, les universités, les centres de santé réhabilités, etc. La liste des progrès accomplis est longue et mérite bien un second mandat.

Qu’elle commence déjà par expier ses fautes… Elle n’est pas innocente « la Simone »
Pour certains, le processus de réconciliation ne pourra pas réellement avancer tant que Laurent Gbagbo sera à La Haye et que son épouse, Simone, devra purger la peine de vingt ans de prison dont elle a écopé en mars. Qu’en pensez-vous ?

Je crois, au contraire, qu’il faut souligner le fait que le gouvernement s’est battu pour maintenir Simone Gbagbo en Côte d’Ivoire au lieu de l’envoyer à La Haye. Ses partisans devraient lui en être reconnaissants.

Cette peine, deux fois supérieure aux réquisitions du parquet général, n’est-elle pas trop lourde ?

Vingt ans ? Qu’elle commence déjà par expier ses fautes… Elle n’est pas innocente « la Simone ».

Un pont et des places à votre nom, des hommages un peu partout, un rôle de faiseur de rois… Monsieur Henri Konan Bédié, peut-on dire que vous n’avez jamais été aussi puissant qu’aujourd’hui ?

Oui… Oui. Je crois que cela est notamment dû à l’une des qualités d’Alassane, celle d’être toujours reconnaissant vis-à-vis des actions de ses prédécesseurs. JEUNE AFRIQUE



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