Dédicace du livre de Sidi Lamine Niass : Abdoul Mbaye décrie le comportement de la presse au service du Prince

La parole me serait donnée afin que je m’exprime au nom des invités. En toute logique, j’aurais donc du me préoccuper de recueillir leur sentiment sur l’ouvrage que nous célébrons. Mais cela aurait nécessité série d’interviews, et aurait mis à nu mon incompétence à jouer au journaliste. Quel métier délicat que celui de journaliste ! Pendant de très longues années, j’en ai exercé un où la prise de risque est la règle. Mais j’avoue que j’aurais été bien impuissant à trier pour le grand nombre l’information essentielle, celle méritant d’être traitée. A ensuite l’analyser, cherchant souvent à influencer mon lecteur. Et tout cela sans jamais perdre de vue le souci du respect de l’éthique et de la déontologie, non plus celui de bâtir une entreprise rentable et de la préserver, et donc de bien vendre de l’information brute ou transformée.

Le livre objet de la cérémonie de ce jour est auto biographique. Je commencerai donc, après avoir remercié mon frère Sidi Lamine de son choix porté sur ma personne pour m’exprimer au nom de ses invités, par vous dire quelques mots sur l’écrivain journaliste - ou journaliste écrivain - auteur de « L’Etranger parmi les siens ». Vous me pardonnerez ensuite de prendre le risque de porter quelques jugements d’auditeur, de lecteur ou de téléspectateur sur l’indépendance et la liberté du journaliste, particulièrement en Afrique. Lire l’ouvrage de Sidi Lamine Niass c’est parcourir l’histoire palpitante d’un homme, et de son Groupe de presse, un des plus influent d’Afrique de l’ouest. Mais c’est aussi revisiter notre propre histoire, celle de notre société, de notre démocratie. Lire l’ouvrage de Sidi Lamine, c’est également nous retrouver face à notre propre histoire personnelle, je veux dire celle de notre propre positionnement par rapport à cette « histoire se faisant ». Mais en le refermant, nous avons fait plus que revisiter l’histoire récente d’un groupe de presse et de notre pays ; nous avons fait plus que parcourir l’itinéraire d’un homme. Nous redécouvrons une personnalité, à la fois multidimensionnelle et singulière, complexe et entière ; une personnalité marquante.

Sidi Lamine Niass est d’abord Serigne, il n’a pas choisi de l’être, il l’est de père et de mère ; il est né Serigne. Il fait partie de ceux qui, dès leur naissance, ont le privilège de pouvoir suivre une voie toute tracée dans notre pays ou en Afrique, celle de Guide religieux. Il aurait pu se contenter d’assumer cet héritage, et transmettre à ses fidèles les enseignements que ses aïeux lui ont légués. Il aurait largement rempli sa mission sur terre. Mais la suite nous a largement montré que Sidi Lamine, tout en étant Serigne, est aussi autre chose. Il n’est pas homme à se satisfaire du confort douillet de la naissance. Il y rajoutera autre chose de son 2 cru. Et ce sera le journalisme dont il est étranger. Et au delà du journalisme, sa mission de défenseur intransigeant de la démocratie, de la liberté, de l’égalité et de la justice. Sidi Lamine Niass est journaliste ; il est journaliste et patron de presse ; un journaliste authentique ; pas un journaliste courtisan dont le talent ou la hargne est mis au service du Prince du moment ; pas un journaliste, pour qui plaire au Prince est l’essentiel, et dire le vrai l’accessoire. Au contraire, Sidi Lamine Niass est un journaliste exigeant avec les puissants et les forts, sensible aux maux des faibles, des sans-grades et des sans voix, rebelle à l’injustice ; un journaliste qui a fait sienne la fameuse phrase d’Albert Londres : « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. » Oui, ne pas chercher à faire plaisir, ne pas chercher à faire du tort, mais porter sans trembler la plume dans la plaie, telle est la pratique journalistique de Sidi Lamine Niass que le caricaturiste aurait pu dessiner le 20 mars dernier cette plume à la main pointée comme baïonnette face aux blindés du régime et les forçant au recul.

Sidi Lamine Niass est aussi chef d’entreprise ; Formé « arabisant », il a osé lancer l’aventure consistant à créer un groupe de presse en commençant par un journal édité en langue française ; il s’est imposé comme l’un des groupes de presse majeur de l’Afrique de l’Ouest francophone sans renoncer à son indépendance et à sa liberté. Plaçant ses convictions au dessus des recettes à tout prix, et prenant ainsi le risque d’être boudé par les annonceurs du secteur public, ceux aussi du secteur privé, il a malgré tout réussi son projet. Il a en outre fait de son groupe une véritable école, et nombreux sont les très bons journalistes de notre pays qui auront fait leurs premières armes dans les locaux de Wal fadjri. Sidi Lamine Niass est surtout un intellectuel ; Il est un intellectuel parce qu’il est à la fois « détenteur de savoir » et « créateur d’idées ». Son savoir, il l’a acquis au Sénégal et en Egypte ; il l’a bonifié toute sa vie, curieux de tout.

Disons-le clairement : ne sont pas intellectuels, tous ceux qui ont acquis un savoir ; sont intellectuels, ceux qui ont acquis un savoir et ensuite participent à la création et au développement des idées. Il est un intellectuel, parce qu’il a toujours fait preuve d’un courage physique et intellectuel exemplaire, réfractaire au « prêt-à-penser » et refusant d’être complice, par son silence, des injustices perpétrées au Sénégal et ailleurs dans le monde. Il est intellectuel parce qu’il veut être, sans compromission, ni concession, défenseur des valeurs de liberté, d’indépendance, de justice et d’égalité. Bref, pour parler comme Albert Camus, il est intellectuel parce qu’il ne s’est jamais mis au service de ceux qui font l’histoire, mais plutôt au service de ceux qui la subissent. Et c’est sans aucun pour cela qu’il utilise les trois cultures, ouolof, arabe et française, dans une préoccupation constante d’élargir son audience. Mais le journalisme est aussi beaucoup plus que la recherche d’une audience pour informer ou pour convaincre ; il est bien plus qu’une pratique de l’oralité, de l’écriture et de la diffusion de messages destinés à des récepteurs, auditeurs, téléspectateurs. C’est aussi un type de citoyenneté, de mœurs, de vertus, un code moral qui contraignent à un sens civique, à une éthique du respect et de la responsabilité politique et sociale, dans le pluralisme politique et démocratique, dans la clarification des enjeux (politiques, économiques, culturels, etc).

3 La contribution du journaliste à l’intégration sociale, à l’éveil des consciences, à l’éducation, à la médiation entre les différents acteurs et domaines de la société, est cruciale. L’histoire ou les histoires qui ont traversé la vie politique des sociétés africaines montrent largement à quel point la presse, au sens large du terme, a joué un rôle déterminant dans l’ouverture et la consolidation de la démocratie, ou fatal dans la déstructuration de l’Etat (pensons au Rwanda) quand la presse a servi de canal de diffusion de la haine de l’Autre.

La plupart des gens reconnaissent aujourd’hui qu’une « œuvre » journalistique réellement bonne exige au moins autant d’ « intelligence » que de liberté et d’indépendance, de professionnalisme et de responsabilité. Il s’agit en effet d’une œuvre à produire sur-le-champ, donc sous la dictature de l’événement et de l’immédiat qui compliquent davantage les conditions de création, de production, d’édition et de diffusion. On soupçonne très rarement l’urgence à laquelle l’activité journalistique est confrontée au quotidien, augmentant sa responsabilité intellectuelle, politique et sociale.

C’est donc sous ces fortes contraintes que la liberté et l’indépendance de la presse se présentent comme fondements essentiels d’un régime démocratique ; et comme catégories des droits politiques et professionnels les plus précieux, quand l’investigation se met notamment au service de la vérité et non pas quand elle se dégrade dans une complicité avec l’autorité. C’est, entre autres, l’une des raisons qui expliquent que les démocraties se dotent de plus en plus d’institutions indépendantes de veille et de contrôle de l’activité journalistique, censées examiner la conformité avec les normes et valeurs requises par la corporation.

L’indépendance suppose au moins trois libertés fondamentales que la constitution, dans un Etat démocratiquement constitué, garantit précisément par la création d’espaces de débats, de dialogues, de discussion, de prises de paroles publiques notamment :
• D’abord, la liberté et l’indépendance préconisent l’absence de restriction au droit de prendre la parole ou d’écrire pour exposer des faits, défendre des idées, exprimer des sentiments ;
• Ensuite, la liberté et l’indépendance incorporent l’absence de restriction au droit de discussion et de critique, appliqué non pas seulement au domaine politique et journalistique, mais plus largement à toutes les activités au sein de la société. A condition cependant qu’elle s’accompagne d’une conscience exacte de leur portée et aussi de la limite de leur validité et du contexte dans lequel il s’énonce et s’applique ;
• Enfin, l’absence de restriction au droit de désenchanter le réel ; de souligner le décalage entre les attentes et les réalisations ; les promesses et les déceptions. De critiquer toute proposition sans être inquiété. Cette liberté et cette indépendance peuvent faire du bien à la démocratie, l’investigation journalistique permettant notamment de lever le voile sur nombre de sujets plongés dans une opacité totale ; mais aussi elles peuvent lui faire du tort d’où le rappel des principes professionnels, de l’éthique et de la déontologie.

La liberté de la presse rend d’énormes services à la démocratie mais, mal comprise, elle peut se retourner contre l’intérêt supérieur de la nation et contre la démocratie, notamment quand la presse 4 se met, face aux enjeux politiques, au service de la politique politicienne ou sous l’autorité du pouvoir. Et l’existence de medias d’Etat est signe d’une démocratie inachevée. L’impact de la presse sur la collectivité requiert par conséquent une éthique soucieuse de l’intérêt général et des vertus respectueuses de la diversité, de la citoyenneté, de la responsabilité. Le bon journaliste se doit d’accepter que la liberté n’est pas sans certaines contraintes et l’indépendance sans quelques réserves ou restrictions, quand il en va de la stabilité de la société ; quand il faut préserver la dignité, l’honneur, la respectabilité, la vie privée et la sécurité des individus.

Il doit à tout instant se souvenir de l’article 4 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen de 1948 : « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Notre démocratie, avec ses avancées et ses reculs, se construit sous nos yeux dans cette « histoire se faisant » que traite et fabrique en partie notre presse, mais la route est encore longue vers :
• une presse respectueuse de la qualité de l’offre ;
• une presse de la diversité ne réduisant pas ses activités à la constellation politique ;
• une presse respectueuse de l’impartialité ;
• une presse soucieuse de la sincérité des productions ;
• une presse de la proximité s’intéressant de près aux préoccupations des populations ;
• une presse de la responsabilité en adéquation avec les normes sociales et les valeurs républicaines. Bravo Sidi Lamine d’avoir engagé le Groupe Walf dans la juste trajectoire. Le pari fut osé. Le combat fut difficile et il le restera. Le résultat n’a pas de prix : il est pour toi le respect de ta profession, et celui de tes concitoyens. Je vous remercie de votre aimable attention.



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