Cynthia Ohayon : « La Cedeao a perdu du crédit à vouloir précipiter un règlement de la crise burkinabè »

Alors que la tension est à son comble à Ouagadougou entre militaires loyalistes à la transition burkinabè et putschistes menés par Gilbert Diendéré, Cynthia Ohayon, analyste à l’International Crisis Group (ICG), revient sur les négociations en cours sous l’égide de la Cedeao. Interview.

Au lendemain de la présentation, dimanche soir, par le président sénégalais Macky Sall, d’une feuille de route adoptée sous l’égide de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), les troupes régulières de l’armée burkinabè ont convergé vers Ouagadougou, lundi 21 septembre, et ont adressé un ultimatum aux putschistes du RSP afin qu’ils déposent les armes. Celui-ci devait expirer ce mardi à 10 h GMT.

Pour Cynthia Ohayon, analyste à l’International Crisis Group (ICG), à Dakar, et spécialiste du Burkina-Faso, l’empressement de la Cedeao à imposer un règlement faisant la part belle aux putschistes a servi d’accélérateur à l’intervention de l’armée.

Jeune Afrique : La position de l’armée burkinabè face au coup de force du RSP était relativement indéchiffrable depuis le début de la crise. Disposiez-vous d’éléments sur ses intentions ?

Cynthia Ohayon : Ce n’était pas très clair car jusqu’à samedi après-midi, il n’y avait pas de communication officielle. Dans un texte publié vendredi soir, ICG évoquait deux scénarios possibles : une solidarité corporatiste entre l’armée et le RSP, comme on l’avait vu en juillet lorsque celle-ci s’est jointe à l’exigence du RSP d’obtenir la démission du Premier ministre ; ou bien voir passer au premier plan les frustrations des forces régulières face à ce régiment d’élite de quelque 1 300 hommes qui bénéficie de nombreux avantages matériels.

Il faut aussi avoir en tête le clivage générationnel, dans les rangs de l’armée comme du RSP, entre les jeunes militaires du rang, aux revendications relativement proches de celles du peuple et dont l’attachement au régime Compaoré est moindre, et une hiérarchie qui a davantage de privilèges à préserver.

Ce qu’on pouvait craindre, c’est une division en son sein entre loyalistes et pro-putschistes
Samedi, l’armée est sortie de son silence…

Oui, elle a diffusé un communiqué condamnant les exactions à l’encontre des populations civiles. Implicitement, il s’agissait d’un désaveu de l’action du RSP, ce qui pouvait préfigurer qu’elle ne se rallierait pas à Diendéré. Ce qu’on pouvait craindre, c’est une division en son sein entre loyalistes et pro-putschistes.

L’intervention de l’armée est survenue au lendemain de l’annonce, par le président sénégalais Macky Sall, d’une feuille de route controversée qui fait la part belle aux revendications du RSP. Faut-il y voir un déclencheur ?

Je pense que ça a forcément joué. Cette feuille de route de la Cedeao n’a pas été acceptée une seule seconde par les organisations de la société civile. En particulier, la loi d’amnistie au bénéfice des putschistes a été jugée inacceptable alors que la crise n’est pas réglée et que des Burkinabè sont encore pris pour cibles. Ces mesures, vues comme unilatérales, ont renforcé le sentiment au sein de la société civile, des partis et de la population que la Cedeao était favorable à l’ancien président, donc aux putschistes. Une conviction alimentée par le profil de Kadré Désiré Ouedraogo, le président de la Commission de la Cedeao, considéré comme un proche de Blaise Compaoré.

La satisfaction affichée par les médiateurs sénégalais et béninois était donc prématurée ?

À vouloir précipiter un règlement de la crise sans prendre le temps de le faire accepter, on a sans doute provoqué une accélération du processus. J’ai du mal à comprendre ce manque de vision à long terme de la médiation. Les discussions ont débuté vendredi. Pourquoi fallait-il annoncer à tout prix un accord dès samedi soir ? Certes, la pression était importante, et la situation à Ouagadougou devenait intenable. Mais n’aurait-il pas mieux valu se concentrer sur l’arrêt des violences et le départ du général Diendéré ? En s’y prenant ainsi, la Cedeao y a perdu du crédit. JEUNE AFRIQUE




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