Algérie : dans la tête de Mediène, alias Toufik, l’ex-patron du DRS

Les raisons de son limogeage, la nature de ses relations avec Bouteflika, le démembrement du DRS… L’ex-patron des services secrets commence à lever un coin du voile. Enquête.

Lui qui est si secret, cultivant l’anonymat jusqu’à l’obsession et la paranoïa, lui dont les propos et les confidences ne franchissaient jamais les murs de son bureau ou de sa demeure s’est donc mis à parler ouvertement. Certes en petit comité, devant des amis ou d’anciens responsables dont il est resté proche, mais il a fendu l’armure. Bien sûr, pas question pour autant d’accorder des entretiens à la presse, a fortiori de rencontrer des journalistes ou de commenter publiquement les sujets d’actualité. À la retraite comme en fonction, le général major Mohamed Mediène, dit Toufik, 74 ans, demeure aussi peu accessible qu’il l’aura été durant les cinquante années passées au sein de l’armée, dont vingt-cinq à la tête du Département du renseignement et de la sécurité (DRS).

Depuis son limogeage le 13 septembre, l’ex-tout-puissant chef des services secrets peut consacrer davantage de temps à ses petits-enfants, à la lecture et au football. Passionné de ballon rond, il joue encore au moins une fois par semaine à la caserne du DRS, à Beni Messous, sur les hauteurs d’Alger. Ce rituel hebdomadaire a pourtant failli s’arrêter net en février 2014, lorsque le vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, a interdit aux hauts gradés d’y disputer des matchs avec des ministres et des civils. « La décision visait directement Toufik, soutient un officier qui a maintes fois mouillé le maillot avec ou contre l’ex-éminence du DRS. C’est une manière pour Gaïd de signifier qu’il est le chef. Et cela s’inscrivait surtout dans la guerre d’usure que le clan présidentiel livrait au patron du DRS pour le pousser vers la sortie. » Maintenant qu’il est à la retraite, Toufik peut s’adonner tranquillement à son sport favori avec officiers et sous-officiers, ministres en fonction ou en rupture de ban. Et se livrer à des confidences sur les raisons de son éviction, sur la nature de ses relations avec Bouteflika, sur les chamboulements qui ont visé son département, ou encore sur ses craintes concernant l’avenir du pays.

Mohamed Mediène se dévoile

C’est le 16 septembre, trois jours après l’annonce officielle de sa mise à la retraite, que Mediène a exercé pour la première fois une sorte de droit d’inventaire. C’était lors d’un déjeuner organisé en son honneur par son successeur, Athmane Tartag, au QG du DRS, à Dely Brahim. Devant la crème des services algériens, il s’est épanché pendant plus de deux heures sur son parcours dans la maison, en prenant soin de corriger certaines approximations, contre-vérités ou légendes. Non, il n’est pas né en Petite Kabylie mais à Alger, pas plus qu’il n’a été à l’école du KGB comme on l’a prétendu ici et là. Et d’évoquer un épisode qui a failli le conduire à jeter l’éponge : l’assassinat, le 29 juin 1992, du président Mohamed Boudiaf, abattu à Annaba par un membre du Groupement d’intervention spécial (GIS), une unité d’élite du DRS dissoute l’été dernier.

Cet assassinat, dont les images ont été diffusées à la télévision, l’ex-patron des services de renseignements confie l’avoir vécu comme un traumatisme, comme le pire événement de sa carrière. Et s’il renoncera finalement à tout plaquer, c’est parce que des compagnons d’armes et de hauts responsables auront réussi à l’en dissuader. Devant ses anciens subordonnés, Mediène a également développé une longue analyse sur un DRS devenu tentaculaire au fil des ans. Il fallait, argue-t-il, faire face au terrorisme, combler le vide que les autres institutions ne pouvaient remplir et participer au sauvetage du pays. Quant au démembrement et aux chamboulements qui ont touché le DRS depuis l’été 2013, il les a commentés de façon laconique : « Nous avons toujours dit la vérité sans nous opposer aux décisions qui ont été prises. Le pouvoir en place ne veut plus composer avec nous. » Fin de l’époque où le DRS régentait le pays ? Pas si sûr.

DR
Après ce long plaidoyer pro domo devant les pontes du département, Mediène se laissera aller à d’autres confidences devant des proches reçus dans sa villa, discrètement gardée par des vigiles, comme c’est le cas pour tous les hauts responsables de l’État. Cet amateur de cigares a-t-il quitté le DRS de son plein gré ou en a-t-il été tout bonnement viré ? « Je n’ai pas démissionné, affirme-t-il. Je savais que le président allait me démettre. » Depuis septembre 2013, date à laquelle l’effeuillage du DRS a commencé, son limogeage était en effet régulièrement annoncé. Dans une interview au lance-flammes donnée en février 2014, Amar Saadani, secrétaire général du FLN, ira même jusqu’à réclamer la démission de Toufik, l’accusant d’être indirectement impliqué dans l’assassinat de Boudiaf et des moines français de Tibhirine, ou dans l’attentat avorté contre le chef de l’État.

L’homme a-t-il alors de nouveau songé à rendre son tablier ? « Je suis un républicain, a-t-il expliqué. Si j’avais démissionné, cela aurait fait désordre dans l’institution militaire et j’aurais été obligé de révéler publiquement les raisons de mon départ. » Or s’il est un responsable algérien qui a toujours répugné à émettre le moindre avis au grand jour, c’est bien Mediène. « C’est un soldat discipliné et un soldat ne démissionne pas, rappelle une de ses connaissances. Ce n’est pas dans sa culture d’alimenter critiques et attaques contre la présidence, contre l’armée ou quelque autre institution. Il n’est pas homme à faire des esclandres. »

Un allié loyal du président

Quid des conditions de son limogeage ? A-t-il rencontré Bouteflika une dernière fois pour apprendre de sa bouche sa mise à l’écart ou en a-t-il été informé par une tierce personne ? Selon nos informations, c’est Ahmed Ouyahia, directeur de cabinet de la présidence, qui fut chargé, le 11 septembre, de remettre en mains propres à Mediène un pli du chef de l’État, ce qu’il fit le jour même. Le courrier contenait le décret de limogeage, pas encore publié dans le Journal officiel. La présidence ne souhaitait pas passer par le secrétariat particulier du général pour éviter, semble-t-il, que la nouvelle ne soit ébruitée avant son annonce officielle. Raté. L’information a bien fuité plusieurs heures avant le communiqué laconique d’El-Mouradia. « C’est dans le style de Bouteflika de nommer ou de limoger les responsables sans prendre la peine de les recevoir ou de les en informer par téléphone, confie un de ses anciens ministres. Au regard des services rendus par Toufik, un petit coup de fil aurait été le moindre des égards. »

Un long compagnonnage les liait depuis l’automne 1998, quand Mediène convainc les généraux de parrainer la candidature de Bouteflika à la magistrature suprême
C’est peu dire que les attaques proférées par Saadani, réputé proche du chef de l’État, et la manière avec laquelle il a été débarqué ont blessé l’ancien homme fort des services. « J’ai été loyal avec le président, on ne peut pas en dire autant de lui », a même lâché Toufik devant des visiteurs. C’est qu’un long compagnonnage les liait depuis l’automne 1998, quand Mediène convainc les généraux de parrainer la candidature de Bouteflika à la magistrature suprême.

D’abord méfiants, les deux hommes apprendront à se connaître et à s’apprécier, jusqu’à travailler étroitement ensemble. Pendant plus de quinze ans, l’ex-chef du DRS aura été un allié loyal et un serviteur fidèle du président. Au point de s’attirer l’inimitié de certains militaires et de susciter l’incompréhension et la colère parmi ses proches collaborateurs qui n’ont pas compris sa passivité face au démembrement du DRS. N’a-t-il pas soutenu le deuxième mandat de Bouteflika contre l’avis de l’état-major ? N’a-t-il pas donné son onction à la révision de la Constitution en 2008 permettant au raïs de briguer un troisième mandat ?

Quand la mère du président était encore en vie, ce dernier ne manquait pas d’inviter Toufik à partager un repas, jurant souvent, en la prenant à témoin, que celui-ci était un membre à part entière de la famille
Mais ce ne sont pas uniquement les relations de travail qui ont soudé les deux hommes. Quand la mère du président était encore en vie, ce dernier ne manquait pas d’inviter Toufik à partager un repas, jurant souvent, en la prenant à témoin, que celui-ci était un membre à part entière de la famille. « Jamais Toufik a dit non au chef de l’État, confie un ancien ministre. Quand il ne partage pas le point de vue présidentiel, il émet des réserves sans forcer la prise de décision. Il lui a même sauvé la vie à deux reprises. » La première fois en novembre 2005, quand, inquiet de l’absence du président pendant trois jours, il débarque à l’appartement des Bouteflika à El-Biar et ordonne l’évacuation du chef de l’État – qui se plaignait de fortes douleurs à l’estomac mais refusait de quitter son domicile – vers l’hôpital militaire d’Aïn Naadja.

Sur place, il donnera ensuite l’ordre de transférer le patient, à bord d’un avion médicalisé français, vers le Val-de-Grâce. Victime à l’époque d’une grave hémorragie à l’estomac, le président reconnaîtra plus tard avoir frôlé la mort. Mediène intervient une seconde fois le 27 avril 2013, quand Bouteflika est terrassé par un AVC dont il conserve à ce jour les séquelles.

L’affaire Chakib Khelil, l’origine de la brouille

Une rumeur tenace voudrait que l’ancien patron du DRS se soit opposé à la candidature de Bouteflika en avril 2014. Rien n’est plus faux, affirme Toufik. « Le quatrième mandat n’est pas la cause de notre désaccord, a-t-il déclaré devant un visiteur. J’ai posé la question de confiance au président : « Est-ce que vous êtes en mesure ou non de faire un quatrième mandat ? » Il a répondu « oui ». » L’origine de leur brouille, puis de leur divorce est plutôt à chercher dans les affaires de corruption qui ont éclaboussé Chakib Khelil, ministre de l’Énergie et ami d’enfance de Bouteflika.

Mediène confie en effet que les relations avec le locataire d’El-Mouradia ont commencé à se dégrader quand le DRS a fait éclater le scandale, en janvier 2010. « C’est comme si le ciel lui était tombé sur la tête », dit en substance le général à la retraite. Un ministre qui a très bien connu les deux hommes y va de son explication : « C’est le président qui a demandé au DRS d’enquêter sur les affaires de corruption et c’est encore lui qui a demandé que les dossiers soient transmis à la justice. Mais il n’a pas apprécié la médiatisation de ces scandales. »

Le général confirme ne plus jamais avoir été associé ou consulté sur les changements opérés dans les structures du DRS à partir de septembre 2013
Bien plus que cette médiatisation, ce sont les mandats d’arrêt internationaux émis en août 2013 contre Khelil, sa femme et leurs deux enfants qui ont scellé la rupture. « La confiance a disparu avec ces mandats d’arrêt », tranche un fidèle de Toufik. De fait, le général confirme ne plus jamais avoir été associé ou consulté sur les changements opérés dans les structures du DRS à partir de septembre 2013. À l’une de ses vieilles connaissances, le président aurait fait part de sa désapprobation en ces termes : « Que Chakib Khelil paie pour ce qu’il a fait, passe encore. Mais je n’accepte pas que l’on s’attaque à sa famille. » Les audiences entre les deux hommes se font alors de plus en plus rares. « Quand Mediène et le président arrivaient à se voir, ils arrêtaient certaines décisions, observe un familier des deux responsables. Mais des tierces parties ne tardaient pas à interférer pour décider autrement. La confiance était donc rompue. »

Comment celui qui a régné sur les services secrets pendant vingt-cinq ans et qui a peu ou prou étroitement participé à toutes les décisions engageant l’Algérie voit-il maintenant l’avenir de son pays ? Bien plus que les luttes âpres et sournoises du sérail autour de la succession de Bouteflika, bien plus que la « santé chancelante » de ce dernier, c’est l’intrusion de l’argent dans tous les centres de décision qui constitue, selon lui, une véritable menace. L’argent est devenu un levier de pouvoir tout aussi puissant que les trois pouvoirs reconnus par la Constitution. Durant son court passage à la tête de l’État, en 1992, Mohamed Boudiaf dénonçait l’existence d’une mafia politico-financière. Se serait-elle, plus de vingt ans plus tard, introduite dans tous les rouages d’un système déjà opaque et complexe ? C’est ce que l’homme le mieux renseigné d’Algérie semble penser. JEUNE AFRIQUE




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